Bruce Nauman – L’oeuvre existentielle

Nauman nous introduit à son exposition avec une œuvre formée de néons de couleurs rose et bleu en spirale où le spectateur peut lire : The True Artist Helps the World by Revealing Mystic Truths. Cette phrase résume à elle seule l’essence de son travail. Car, Nauman, tout comme un psychanalyste, scrute la part sombre de l’homme, ses angoisses, sa violence, ses pulsions et sa sexualité. Il le provoque et le confronte à une image obscure et noire de lui-même. Il réussit à le perturber, car ses projets artistiques vacillent entre la vie et la mort ! Divisée en deux volets, l’exposition s’amorce avec Elusive Signs : Bruce Nauman Works with Light, organisé par le Milwaukee Art Museum, qui suggère des œuvres lumineuses au néon, réalisées entre 1965 et 1985. Parmi celles présentées, on retrouve entre autres, Silence is Golden/Talk or Die (1983), None Sing Neon Sign (1970) et Run from Fear, Fun from Rear (1972). Tubes au néon de plusieurs couleurs (bleu, rose, vert, orange, jaune et rouge) avec appareils de suspension en verre transparent, elles évoquent l’expérimentation des jeux de mot par Nauman et sa vive passion pour les moyens de communication. À travers cette démarche ludique, il s’interroge sur le sens que l’on accorde aux choses, les conditions de l’existence, l’absurdité de la guerre, l’incompréhension des hommes face à autrui et la société de consommation. Il déforme les phrases pour en créer de nouvelles afin qu’elles soient saisissantes. Également, nous pouvons voir dans ce premier volet, les néons figuratifs avec les clowns dont Mean Clown Welcome (1985) et Five Marching Men (1985) où, à travers un jeu, Nauman illustre la culture de l’aliénation entre les hommes. Le choix des néons comme matière n’est pas un hasard ! Car, l’éclairage de ceux-ci en est un qui non seulement capte notre attention, mais agresse et trouble ! Il maximise l’effet « choc » ! De plus, le bourdonnement tel celui des abeilles, qui les caractérise, irrite et agace ! Il joue un rôle important dans l’interpellation du visiteur. Cette utilisation du néon n’est-elle pas une critique des panneaux publicitaires qui caractérisent le visage des grandes villes ? L’artiste ne cherche-t-il pas à pervertir leur message et mettre en évidence que les hommes préfèrent consommer plutôt que de s’attarder aux problèmes des sociétés ? Le deuxième volet, préparé pour l’exposition de Montréal, s’attarde aux œuvres des années 1960, notamment à ses films et ses vidéos, ainsi qu’à ses installations vidéographiques des années 1980 à 2000. Parmi celles qui ont particulièrement suscité notre intérêt, on note Anthro/Socio (1992), installation comportant six DVD, couleur, proposant des paroles en boucle. Projetée sur trois écrans de grand format, la tête d’un homme chauve tourne sur elle-même et prononce en même temps des paroles contradictoires : « Feed Me/Eat Me/Anthropology », « Help Me/Hurt Me/Sociology » et « Feed Me/Help Me/EatMe/Hurt Me ». Raison versus passion, cette mise en scène illustre la confusion chez l’homme et sa complexité ! Angoisse, malaise, frustration, joie, désir, crainte, rêve, etc. semblent être au cœur de ce qu’on pourrait appeler un « cri d’alarme », le « cri existentiel ». Parmi toutes les œuvres exposées, seule One Hundred Fish Fountain (2005) suggère une légèreté. Par le bronze dont elle est constituée, cette fontaine, composée de 97 poissons suspendus au-dessus d’un grand bassin d’eau, se révèle comme apaisante ! Si l’on compare le bronze, qui est un matériaux noble, élégant et fort avec lequel de nombreux sculpteurs ont travaillé, le néon est commercial, vulgaire et fragile, voué à l’éphémère. Nauman oppose une fois de plus la vie à la mort ! One Hundred Fish Fountain illustre en quelque sorte la lueur parmi les ténèbres, car la fontaine rappelle le cycle de la vie. Malgré la mort, tout est appelé à renaître… Tout bien considéré, que peut-on tirer de cette expérience bouleversante dans laquelle Nauman nous entraîne pour quelques heures ? Avenir incertain, multitude de possibles, mal être, confusion, société destructrice et finalement, poésie, qui semble être la seule issue à cette existence. Pour Nauman, l’art et la poésie émergent lorsque le langage s’effondre en tant qu’outil de communication. La solution est peut-être celle-ci : laisser de côté le langage en tant que moyen de communication et lui accorder plus de place en tant qu’art et poésie, sources d’expression subjective et de consolation de l’existence…

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