Canadiens dans le monde : la vie d’un travailleur humanitaire en Afrique

À la recherche d’un emploi, je voulais à la fois faire quelque chose hors du commun et briser la routine dans laquelle je m’étais installé si confortablement. C’est en consultant mes courriels un jour que je suis tombé sur une offre de stage en développement avec Oxfam-Québec dans le milieu éducatif au Burkina Faso. Tout à coup, un déclic s’est fait dans ma tête : si personne n’avait besoin de mes services ici, je saurais me rendre utile ailleurs pour d’autres ! Deux mois plus tard, j’arrivais en Afrique. Petit État ayant peu de ressources naturelles, le Burkina Faso est parmi les pays en développement les plus pauvres de la planète. L’agriculture demeure l’une de ses principales activités économiques, représentant près de 32 % de son produit intérieur brut et occupant tout près de 80 % de la population active. Avec près de 700 000 tonnes exportées en 2006, le coton reste la culture la plus rentable du Burkina Faso. Son exploitation à grande échelle est responsable de l’appauvrissement des sols arables accélérant le processus de désertification dans la région. Chaque année, dix kilomètres de terres arables sont perdus à la poussière du désert. Bien qu’ils soient conscients des conséquences désastreuses de son exploitation, les agriculteurs ne possèdent aucune autre solution adéquate pour remplacer les revenus que le coton leur procure. Je loge à Koudougou. Troisième ville en importance du Burkina Faso, cette petite agglomération était autrefois le foyer florissant de l’industrie du textile burkinabé. Les usines ont fermé leur porte une à une en raison de la présence grandissante de la compétition étrangère et de la dégringolade du prix du coton. Dans l’espoir de gagner quelques sous, plusieurs résidents se sont exilés vers la Côte d’Ivoire afin de travailler dans les plantations de cacao. La fermeture des usines de pâtes et papiers qui contribuaient en grande partie à la prospérité de la région n’a guère donné le choix à plusieurs chômeurs qui ont dû s’exiler, eux aussi, afin de faire vivre leur famille. Au cours des mois qui suivront, je vais travailler à la Direction régionale de l’enseignement de base et de l’alphabétisation du centre Ouest (DREBA-CO). Cet organe administratif du ministère de l’Enseignement de base est responsable de l’application des lois et des directives liées à l’éducation primaire et à l’alphabétisation dans la région. Or, bien qu’elle soit responsable de la gestion du plan éducatif de quatre provinces, la direction régionale ne dispose que de six petits bureaux dans lesquels s’entassent une trentaine d’employés. Travailler avec un partenaire africain, c’est aussi adopter son mode de fonctionnement et ses façons de procéder. Chaque matin, lors de l’entrée au bureau, chacun s’enquiert de l’état de ses collègues. Tout le monde se serre la main tout en se demandant : « Ça va ? Bien dormi ? Et la santé ? Et la famille ? » Ce petit rituel est très important, car il permet de montrer à son prochain qu’il est apprécié et qu’il peut compter sur l’assistance de l’autre si un problème se pose, car en Afrique, les contacts humains sont ce qu’il y a de plus précieux. On ne sait jamais quand on aura besoin de l’autre. Il est donc important pour chacun de laisser savoir qu’il est la disposition d’autrui si besoin est. Ce don de soi si présent dans les échanges entre Burkinabè m’a ému en tant qu’occidental individualiste n’ayant toujours été préoccupé que de sa propre personne. Les relations entre les individus sont même plus importantes que le travail. Il n’est pas rare de recevoir la visite de parents et d’amis qui viennent s’enquérir de la situation d’un employé lors des heures de travail. Les absences sont rarement rapportées et ne semblent pas faire de différence dans la gestion du travail. On peut ainsi arriver au bureau un beau matin et découvrir qu’un collègue est absent sans qu’il n’y ait nécessairement d’explications, quoique ce sont très souvent les affaires de la famille qui les retiennent. Le statut hiérarchique au sein de la structure administrative est très important. Ceci se fait particulièrement sentir dans le contexte bureaucratique de la DREBA-CO. Chaque décision, chaque déplacement et chaque initiative doivent être soumis au directeur avant d’être entrepris. Bien qu’il existe des rapports cordiaux entre les employés et leurs supérieurs, on sent nettement la relation de pouvoir qui se dessine entre les deux parties. On voit rarement le directeur partager un verre avec ses subalternes après le travail dans le but de socialiser. Ceci va complètement à l’encontre du modèle de gestion auquel sont habitués les Canadiens pour qui il est normal de voir leur patron chercher à fréquenter ses employés et à rigoler avec eux afin de se donner des airs plus humains et détendre l’atmosphère de travail. L’éducation contre le silence À titre de conseiller en communication sociale, je dois assister la DREBA-CO dans la sensibilisation en faveur de la scolarisation des filles. Au Burkina Faso, leur scolarisation demeure problématique. Selon l’UNESCO, elles n’affichaient en 2005 qu’un taux d’alphabétisation de 16 % comparativement à 31 % pour les hommes. Ce faible taux de scolarisation soulève des problèmes alarmants d’inégalité structurelle. Non seulement les jeunes filles burki-nabées entrent à l’école plus tard dans leur vie que les garçons, mais elles en ressortent aussi plus rapidement. Leur taux de redoublement et d’échec est aussi beaucoup plus élevé, ce qui réduit encore davantage leurs chances d’avancement. L’écart entre les sexes s’agrandit davantage lorsque l’on compare la scolarisation dans les villes et dans les milieux ruraux. Les raisons de ces difficultés sont d’ordre économique, familial et culturel. Les initiatives de sensibilisation à l’égard de la scolarisation des filles rencontrent plus de résistances auprès des communautés rurales. Dans les régions éloignées et difficiles d’accès où la quête de la nourriture et de l’eau est une préoccupation constante, l’éducation des jeunes filles n’est tout simplement pas une option envisageable pour ces communautés où chaque paire de bras est employée à subvenir aux besoins du foyer. La division sexuelle du travail est omniprésente et dicte le rôle de chacun au sein du foyer : l’homme est responsable d’apporter un revenu à la famille alors que la femme doit s’occuper du foyer et des enfants. Dans un tel contexte de survie, les bienfaits que peut apporter l’éducation d’une jeune fille ne sont pas immédiatement apparents. Lire et écrire ne permettent pas de récolter les champs ou encore d’aller chercher l’eau au puits. Les bienfaits de la scolarisation sont beaucoup plus subtils, mais ils ont pourtant un impact important sur la gestion familiale. En effet, par les connaissances qu’elle permet à la femme d’acquérir, la scolarisation l’aide à avoir un meilleur contrôle des naissances par l’apprentissage des moyens de contraception et permet l’amélioration des conditions de santé du foyer grâce à la compréhension de la posologie des médicaments. Elle offre même la possibilité d’un nouveau revenu pour le foyer grâce à l’obtention d’un travail qualifié pour la femme. La scolarisation joue aussi un rôle fondamental dans la lutte contre les pratiques coutumières douteuses, telles que l’excision et le mariage forcé, en permettant aux jeunes filles de connaître leurs droits et de s’affirmer. Bien que certaines mesures aient été implantées afin d’en faciliter l’accès, l’éducation reste toujours payante, les frais y étant associés pouvant dépasser les quarante dollars canadiens par année. Lorsque l’on sait qu’un paysan ne gagne en moyenne que cent dollars canadiens par année, on peut se demander comment il pourrait envoyer ses enfants à l’école. Très souvent, c’est au garçon aîné de la famille à qui revient ce privilège, la jeune fille étant gardée au foyer afin d’assister la famille dans les tâches ménagères et dans l’entretien des champs. Telles sont les réalités avec lesquelles je dois travailler. Comment arriver à changer des menta-lités et à combattre des stéréotypes qui ont été transmis de génération en génération et ce, dans un contexte où ce sont très souvent les moyens financiers limités qui mettent un frein aux études ? La DREBA-CO a déjà fait quelques efforts en ce domaine en effectuant la diffusion de capsules radiophoniques sur les ondes locales expliquant l’importance et le bienfait de l’éducation pour les jeunes filles et en participant à une caravane de sensibilisation dans les milieux reculés de la région. Malgré cet effort, le taux de scolarisation des jeunes filles dans la région (47 % comparativement à 49 % pour les garçons) demeure insuffisant dans plusieurs circonscriptions rurales. Afin de venir renforcer cette initiative et de contribuer au changement des mentalités à l’égard de la scolarisation des filles, nous avons donc envisagé une approche de sensibilisation par les pairs. En offrant la possibilité à des femmes qui ont bénéficié de l’alphabétisation ou d’une éducation scolaire, nous espérons contribuer à l’évolution des mœurs. Au niveau personnel, ces entrevues m’ont permis de constater la débrouillardise des femmes africaines. J’admire ces femmes qui, malgré la pression sociale et les stéréotypes qui cherchent à les dominer, réussissent à s’affirmer et à se tailler une place dans des conduites qui sont souvent très difficiles. L’entraide et la camaraderie partagées entre elles portent les marques d’une grande complicité. Serait-ce ce que l’on appelle communément la complicité féminine ? Je suis venu au Burkina Faso pour aider des gens. Au lieu de cela, ce sont eux qui m’ont aidé à mieux comprendre ce que sont l’entraide et la solidarité, la chaleur humaine et le sens de l’humour. Peu importent les torts que l’on peut reprocher au développement international, on ne pourra jamais l’accuser de ne pas tisser des liens étroits entre des cultures qui sont à des années-lumière d’une même compréhension des valeurs fondamentales propres à l’être humain. Vous avez aimé ? Ce texte est du numéro novembre/décembre de la revue Le Multilatéral. Vous en voulez plus ? 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