Chronique : Le sarcastique destin du désert de Thar

« Nous avons senti une vague d’air chaud puissante, après nous perdions des morceaux de peau, j’ai plusieurs amis et membres de ma famille qui sont décédés suite à cet événement. Il y en a eu plusieurs comme celui-ci. Il y a encore de nombreuses personnes qui sont toujours malades dans mon village, elles souffrent de troubles respiratoires, de cancers », mentionne un travailleur social de Doosra Dashak. Ses yeux rougissent, les autres me regardent intrigués, tous le savent, c’est une anecdote banale.  » Je peux t’y emmener, c’est à environ 150 km d’ici, mais tu sais, cette région est bien gardée. La seule route qui mène à mon village est entretenue et surveillée par l’armée. Une chose est sûr, nous irons dans le désert et tu verras comment les gens vivent. » À cette époque, je ne connaissais rien des propriétés extrêmement particulières de l’uranium utilisé dans les missiles nucléaires. Ici, c’était Phalodi, une petite ville du district de Bap au Rajasthan, en Inde. Située entre les villes historiques de Jaisalmer, Bikaner et Jodhpur, Phalodi est un microcosme social typique de cette région du nord-ouest du Rajasthan. Peu de touristes prennent la peine de s’y arrêter, trop occuper à visiter les ruines des différents palais des défunts Maharadjas. Pourtant, cette petite agglomération détient des ingrédients plus qu’intéressants. Enfin, assez intéressants pour que de nombreuses ONG s’y installent pour travailler. Géographiquement, Phalodi est à quelques centaines de kilomètres de la frontière avec le Pakistan. Phalodi est aussi un centre d’approvisionnement important pour les gens qui habitent une partie du désert de Thar. Le désert de Thar, aussi appelé Mârusthali en Sanskrit, signifie Pays de la Mort. La population de la ville de Phalodi est pauvre, mais celle qui vit dans le désert est encore plus dépourvue. Les habitants des villages du Pays de la Mort n’ont pas d’électricité, ni d’eau courante à proximité, ils vivent ainsi depuis 700 ans. Ils vivent ainsi un peu parce qu’ils veulent préserver leur savoir traditionnel, mais aussi parce que les services tardent à être fournis par le gouvernement. Le taux d’éducation est faible, presque inexistant chez les jeunes femmes. Les ressources intellectuelles sont dispersées sur un trop grand territoire, là où la plupart des gens ne se déplacent qu’avec leurs jambes et leurs chameaux. La plupart des familles qui y résident sont musulmanes. Malheureusement, le lien entre la pauvreté des services offerts et la religion de ces individus existent réellement. Le gouvernement fédéral indien, après avoir pesé les ingrédients pré-mentionnés, semble avoir conclu que ceci correspond parfaitement à la recette d’une population cobaye. Pour l’État indien, l’endroit est stratégique. La proximité de l’ennemi juré qu’est le Pakistan permet de lancer un message clair à celui-ci concernant la possibilité d’une attaque nucléaire, parce que c’est bel et bien de ceci qu’il s’agit. Les premières explosions qui ont soufflé les cheveux des habitants de certains villages du désert de Thar ont été effectuées en mai 1974. En mai 1998, le pays effectuait une deuxième série de tests. Y explosait 5 ogives nucléaires dans le secteur de Pokaran, dont l’une d’entre elles pesait 43 kilotonnes. Cette bombe était trois fois plus imposante que la bombe lancé sur Hiroshima, vous dire les dommages environnant potentiellement causés. Certains acteurs ont bien sûr condamné ces essais nucléaires, mais seulement selon une perspective militaire ; presque aucun article ne mentionne la présence de populations à proximité des tests effectués durant cette période. Là où l’ironie atteint son comble c’est lorsque nous consultons l’un des sites web qui fait la promotion du tourisme au Rajasthan. En cliquant sur l’adresse suivante : www.rajasthanunlimited.com/thar, vous constaterez que ce site fait en quelque sorte la promotion des essais nucléaires. L’encadré de gauche « Saviez-vous que… » explique le bombardement et traite de la situation comme si elle était un simple fait fatalement banal. En titillant notre savoir, il ne manque qu’un petit pas afin de satisfaire notre envie curieuse de tout voir, même ce qui tue massivement et ce qui pourrait nous tuer. Autrement, comment peut-on favoriser le développement d’une arme de destruction massive au détriment d’une partie de sa population ? Comment peut-on faire exploser 5 ogives nucléaires sans même avertir la population qui habite dans les environs du lieu d’essai ? Quelle conscience habite les individus qui sacrifient leur peuple pour faire peur aux voisins ? Comment est-ce possible dans une démocratie, système politique qui est sensé intellectuellement donner le droit de parole aux minorités ? Pourquoi y a-t-il eu silence général concernant les dommages collatéraux de ces essais ? Le nationalisme peut-il légitimer un acte aussi préhistorique ? Durant le périple professionnel que j’ai effectué en 2007 dans le désert de Thar, l’équipe avec laquelle j’ai voyagé m’a bien averti :  » Tu refuses gentiment si les gens t’offrent de l’eau, même nous, nous ne pouvons nous permettre de la boire, elle nous rend malade. Aussi, fais attention à la nourriture, l’eau contenue dans la nourriture est aussi problématique. » Comme écrit précédemment, je n’avais aucune connaissance des effets possibles du nucléaire sur l’environnement. Comment l’eau d’une région vieille de 10 000 ans apparemment vierge et presqu’inhabitée pouvait-elle être aussi indigeste ? L’uranium, en plus d’être radioactif, est un métal lourd, donc hautement toxique. Aujourd’hui, la ressource principale utilisée dans les missiles ou les bombes nucléaires se nomme uranium appauvri. L’uranium appauvri est un procédé chimique composé de quatre sortes d’isotopes : U234, U235, U238 et U236. L’U236 ne se trouve pas naturellement, il est le résultat d’un procédé chimique soutiré de la combustion de l’uranium dans les centrales nucléaires civiles. L’U236 est hautement radioactif. De plus, il contient des traces de plutonium. Lorsque brûlé au contact de l’oxygène, sa principale caractéristique, l’uranium appauvri se disperse sous forme de microscopiques poussières. On parle de 1/1000 de micron. [1] Jusqu’à tout dernièrement, les différents rapports d’analyse niait la possibilité de voir les poussières d’uranium se répandre au-delà du lieu des explosions. Ceci a malheureusement été contredit par un rapport quasi-secret provenant d’une étude effectuée en Angleterre au lendemain des bombardements issus de l’attaque « Shock and Awe » de la ville de Tora Bora en Irak en mars 2003. Les relevés d’air enregistrés contenaient une quantité énorme de particules d’uranium, fait impossible naturellement. Après avoir étudié les vents, la conclusion allait de soi, ces poussières venaient d’Irak. Les vents les avaient transportées à travers le Sahara et la Méditerranée et ce, en quelques jours. [2] Imaginez qu’est-ce que les sables du Pays de la Mort peuvent contenir. Il y a de fortes probabilités que ces poussières aient infiltré la nappe phréatique, seule source d’eau, difficilement fournie, pour le bétail et la population. Pire que les brûlures et la perte instantanée de la peau suite à la chaleur engendrée par l’explosion des diverses bombes testées à Pokaran, la population serait quotidiennement intoxiquée, abandonnée à mourir à plus ou moins long terme pour le salut de la puissance jouissive du jouet nucléaire de leur propre pays. Enfin, quand même génial, il n’y a pas de plus délicieux moyens pour moderniser le surnom du désert de Thar. Une façon un peu de lui redonner sa vertu destinée, la mort. L’article original est disponible ici : http://www.agissonsensemble.org/spip.php ?article45 À l’heure actuelle, les projets pour mettre en branle le programme nucléaire civile indien vont bon train. Le pays a négocié une série d’accords avec les États-Unis afin que leur programme soit en règle et surtout accepté par ceux-ci. La population du désert de Thar n’est malheureusement pas au bout de ses peines. De plus, concernant le logo de l’article, je me permets de mettre en doute la cohérence de cette photo. Pensez-vous vraiment que les femmes de cette région, où leur taux d’alphabétisation frôle à peine 33% (www.doosradashak.org/rubrique.php3 ?id_rubrique=11), comprennent ce qui est écrit sur leur bannière. Les femmes de la région de Pokaran parle un dialecte particulier. La plupart d’entre elles ne comprennent même pas la langue officielle de leur pays, l’hindi. Ensuite, si vous avez la chance de voir autant de femmes réunies dans ce coin de pays, ce sera davantage pour dénoncer le fait qu’elles sont analphabètes et dépendantes de leur statut qui les réduit pratiquement à l’esclavage. Veuillez noter que cette photo est publiée sur le site de BBC concernant l’article disponible à l’adresse suivante : news.bbc.co.uk/1/hi/world/s/w_asia/98144.stm [1] Un micron représente un millième de millimètre [2] Did the use of Uranium weapons in Gulf War 2 result in contamination of Europe ? Evidence from the measurements of the Atomic Weapons Establishment, Aldermaston, Berkshire,
UK, Chris Busby, Saoirse Morgan Occasional Paper 2006/1 January 2006
Aberystwyth : Green Audit www.llrc.org/aldermastrept.pdf

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