Chronique : Québec : Nation sans repères, nation sans cœur

Les Québécois savent qui ils sont, mais ce qu’ils sont, ils ne le savent pas. Si la commission Bouchard-Taylor a permis de découvrir quelque chose, c’est bien le manque de repères collectifs au Québec. Qui sommes-nous ? Des Québécois ! Qu’est-ce que cela implique ? Nous ne le savons pas… Deuxième partie : des valeurs proprement québécoises Malgré son engagement pour le « souvenir », le Québec a perdu ses repères. 50 ans de rupture tranquille et une diversification culturelle accrue ont rendu plus difficile l’identification de valeurs communes. Si difficile en fait que la seule proposition crédible soumise à la commission Bouchard-Taylor et reprise par les médias et les partis politiques présentait l’égalité homme/femme, la répartition de l’Église et de l’État et la langue française. À mon sens, il est un peu navrant qu’une égalité juridique et sociale, un arrangement institutionnel et une langue soient les seules valeurs auxquelles nous pouvons songer. En plus de ne pas nous différencier des autres pays occidentaux (exception faite de la langue qui varie selon les pays), présenter ces principes comme nos « valeurs » centrales feraient de nous une société du statu quo. En fait, comme dans une certaine mesure il s’agit de faits accomplis, socialement, il ne nous resterait plus qu’à les défendre. Ce qui, en soi, n’est pas mauvais. Par contre, en plus de nous y reconnaître, les valeurs doivent nous inspirer. Cette dimension est absente de cette proposition. D’ailleurs, lors des audiences publiques de Saint-Hyacinthe, une jeune femme a exprimé clairement cette impression en parlant de « néant » quand venait le temps de définir des valeurs pour sa génération. Au lieu de devoir les chercher, nos valeurs devraient être suffisamment connues pour qu’on pense à elles systématiquement. Tout comme la France est indissociable de son « Liberté, Égalité, Fraternité », il faudrait que l’association soit aussi facile entre le Québec et les valeurs qui le définissent. Vraisemblablement, si nous sommes incapables de réussir cet exercice, il faut en déduire que le cri d’alarme de cette jeune femme était juste. Et, quoiqu’en disent nos deux présidents, la première question que nous devrions nous poser n’est pas celle du « modèle d’intégration », mais bien celle des valeurs qui nous définissent. Des valeurs québécoises Contrairement à la dernière proposition, ces valeurs doivent nous être propres. Elles ne doivent pas être interchangeables entre pays, elles doivent bien refléter notre situation politique particulière et notre culture métissée d’influences européennes et américaines. Pour cette raison que je propose « Liberté, Équité et Solidarité », un triptyque simple et accrocheur. Liberté parce que nous sommes résolument américains (au sens continental du terme) : en plus d’êtres très libéraux, nous avons le regard tourné vers le futur. La liberté d’entreprendre, de faire ce que l’on veut tant que cela ne brime pas celle des autres, de croire ce que l’on veut, sont tous des éléments auxquels bon nombre de Québécois sont attachés. Équité parce que malgré ce goût d’indépendance individuelle, plusieurs autres principes nous sont très chers. L’égalité des chances, l’égalité homme/femme, pour ne nommer que ceux-là, découlent de ce principe. Aussi, la définition de ce principe semble correspondre à la vision que les Québécois ont de la justice sociale : « Justice qui a égard à l’esprit plutôt qu’à lettre de la loi et qui peut même tempérer ou réviser celle-ci dans la mesure où elle se montre insuffisante en raison de son caractère général ». Les accommodements raisonnables, dans la mesure où ils n’auraient pas été imposés, auraient aussi pu découler de cette valeur. La solidarité parce qu’il s’agit d’une valeur qui nous définissait. La mythique société québécoise « tricotée serrée » en découle sans parler de plusieurs secteurs comme l’économie sociale qui en sont aussi tributaires. Malheureusement, je ne crois pas qu’elle soit encore très répandue à cause du nouveau discours économique qui place l’individu comme principal acteur de l’histoire plutôt que la collectivité. Lentement, mais sûrement, nous avons intégré notre caractère « acteur économique individuel » et avons délaissé le collectif. Le fait que chacun vise aujourd’hui le développement de compétences personnelles et se voit obliger de se perfectionner comme un produit sur le « marché » du travail est la consécration de cette dissolution du social. Par contre, tout n’est pas perdu puisqu’il reste notre conscience en tant que petite nation qui nous pousse à investir dans des outils collectifs comme une éducation supérieure assez accessible. À mon sens, ces trois valeurs sont une meilleure tentative de définition. Elles nous définissent, mais elles nous ouvrent toujours des voies vers l’avenir. De plus, certaines (comme la solidarité) doivent encore être intégrées et défendues.

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