Dégel conflictuel

Si le réchauffement climatique
n’est pas jugulé, des
États fragiles et vulnérables,
qui sont déjà assez mal gérés,
pourraient imploser, […] puis
générer des ondes de choc vers
d’autres pays », affirmait Hans
Schellnhuber, directeur de l’Institut de
recherche sur l’impact du climat de
Potsdam (Allemagne), lors de la
Conférence des Nations unies sur les
changements climatiques tenue à Bali,
en décembre 2007. « Il y a déjà des populations
déplacées, des industries menacées.
La géopolitique déjà fragile est encore
plus fragilisée », explique Joël Plouffe,
chercheur et coordonnateur de
l’Observatoire sur les États-Unis de la
Chaire Raoul-Dandurand en études
stratégiques et diplomatiques de
l’UQAM. Les effets secondaires géopolitiques du
réchauffement climatique pourraient
concerner, à l’échelle mondiale,
quelque 200 millions de personnes
vivant sur des territoires précaires,
selon un communiqué du bureau de
l’information du public de l’UNESCO,
publié en 2007. La hausse du niveau de la mer Des centaines de millions de personnes
pourraient se retrouver sans toit au
cours des prochaines décennies, voire
même sans pays, puisque la hausse du
niveau de la mer immergera la totalité
de leur territoire, comme c’est
progressivement le cas dans l’archipel
de Kiribati – Pacifique sud – où deux
villages ont déjà été évacués depuis
2000. D’autres territoires sont aussi
concernés à ce jour par la hausse du
niveau de la mer, tels que les rives du
delta du Nil, du Sahel, et le land du
Schleswig-Holstein, au nord de
l’Allemagne, à la frontière du
Danemark. Selon M. Schellnhuber, une hausse
générale de la température de cinq
degrés sur le continent asiatique serait
accentuée de 10 à 12 degrés dans les
montagnes tibétaines, asséchant durant
l’été les fleuves qui servent à alimenter
des centaines de millions de personnes.
En Amérique du Sud, la fonte des
glaciers andins pourrait couper
l’approvisionnement en eau de Lima, la
mégapole du Pérou. À long terme, ce sera l’équilibre des
puissances qui en subira les effets.
Certains pays perdront leur poids
politique et leur force économique,
alors que d’autres pourraient, tout au
contraire, se tailler une place de choix
sur la scène internationale. La disparition des territoires « Les États insulaires sont très
vulnérables à la hausse du niveau
de la mer et aux tempêtes », avertit
le vice-président de la Banque mondiale
et auteur d’un rapport sur l’économie
du changement climatique en
2006, Nicholas Stern, lors d’une visite
à Jakarta en 2007. Ainsi, si le niveau
de la mer continue son ascension,
l’Indonésie pourrait perdre 2 000 de
ses îles d’ici 2030. Même la grande île
de Java est menacée. Cela concerne
226 millions de personnes. Selon les
propos de Rachmat Witoelar, ministre
indonésien de l’Environnement,
rapportés par Reuters : « Il n’y a
aucune façon que cela puisse
arriver sans conflit. Le coût serait
très élevé. Il ne s’agit pas que de reconstruire
une meilleure infrastructure,
mais plutôt de relocaliser
des gens et changer leur mode de
vie. » L’archipel des Maldives baigne dans
l’océan Indien au sud de l’Inde et se
compose de 1 200 îles qui ne se
trouvent en moyenne qu’à un mètre audessus
du niveau de la mer. Celui-ci
monte de cinq millimètres par an sous
l’effet de la fonte des glaciers et de la
dilatation des eaux marines qui se
réchauffent. Afin de freiner l’ampleur
potentielle des dégâts, le gouvernement
maldivien a dû créer une île artificielle,
dénommée Hulhumalé, sur un massif
corallien. L’île est construite cette fois
à deux mètres au-dessus de l’océan et
devrait accueillir, d’ici 20 ans, près de
150 000 personnes. La fonte des glaces touchera le Canada Dans le cas de l’Alaska, un passage
navigable zigzaguant entre les îles de
l’Arctique canadien, a nouvellement été
libéré. Ce passage, dont la souveraineté
est très convoitée par le Canada, les
États-Unis, la Russie, le Danemark et la
Norvège, s’avère être extrêmement
riche en pétrole. Le dépôt d’un drapeau
russe dans les fonds marins arctiques
le 2 août 2007, l’envoi d’une mission
scientifique danoise et des déploiements
militaires canadiens dans le
Grand Nord démontrent avec acuité les
conflits géopolitiques qui pourraient
naître en raison des changements
climatiques. Le climat change, mais pas les lois internationales Le droit international ne s’est
toujours pas armé pour faire face
à d’éventuelles crises géopolitiques.
C’est pourtant cet ensemble
de règles qui protège la souveraineté
des États, notamment en ce
qui a trait à leur souveraineté terrestre
et maritime. Les failles du
droit international le rendent incomplet
et conséquemment imparfait.
L’absence d’une instance
supranationale puissante explique
en partie cette situation.

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