Élections brésiliennes : la voix des communautés Caboclos

Santarem (Brésil, Parà), jeudi 21 septembre 2006, à 11 jours des élections présidentielles au Brésil, nous embarquons dans un bateau mis à disposition par la Comissão Pastoral da Terra (CPT) . Transformé en petite chapelle, les hommes et les femmes à bord du Diocesano ont pour mission d’aller à la rencontre des communautés de l’Amazone et de ses affluents afin d’appuyer leurs démarches pour l’accès à la propriété foncière pour les petits producteurs, contre la pollution des fleuves et pour le respect des droits fondamentaux. Il est 19 heures lorsque nous levons l’ancre, le soleil est couché, la lune absente, seules les étoiles et les phares des autres embarcations éclaireront la descente du fleuve qui parfois atteint 80 km de large. Nous profitons des cinq heures de voyage pour faire connaissance avec l’équipage et les invités qui, comme nous, se rendent à la rencontre annuelle des communautés du fleuve Curuà-una. Au fond du bateau, une partie de dominos s’improvise entre les vapeurs de tabac et les gorgées de whisky. Nous faisons la connaissance de Manuel Feirera Populambater, président du syndicat Camãra Municipal de Prainha. Il nous informe alors des problèmes environnementaux causés par les extracteurs de bois et les cultivateurs de soja. Le ton est donné, les interventions seront engagées car il s’agit de la survie d’individus installées depuis la fin du XIXe siècle en Amazonie. Nous arrivons à Pacoval au milieu de la nuit. Les hamacs dans les sacs, nous avions prévu qu’une famille nous offrirait l’hospitalité. Au petit matin nous sommes réveillés par le poulailler de la maison car dans cette région du monde, l’espace domestique se construit sur la proximité entre les êtres humains et les animaux, réaffirmant ainsi la dépendance des uns envers les autres dans une économie de subsistance. Située à 150 km de Santarém, une des trois grandes villes de l’Amazone entre Belém et Manaus, Pacoval est un village regroupant 120 familles sur les berges du fleuve Curuà-una. La vie est bercée entre les activités ancestrales comme l’agriculture, la pêche, l’artisanat et les activités plus contemporaines comme l’école et aujourd’hui la politique. Dans ce domaine, les habitants de Pacoval ont été les précurseurs de la coordination des revendications entre les communautés et différentes formations sociales : ONG (SAME), mouvements politiques (FDA), syndicats (Camarã municipal et MPC), autorités publiques avec la mairie de Santarem et le Ministère Public Fédéral. En effet, depuis 1998, l’organisation d’une réunion annuelle rassemblant les témoignages des représentants sur les problèmes que rencontre leur groupe permet de créer une alliance pour défendre des intérêts communs. Vivant essentiellement d’une agriculture et d’une pêche de subsistance, les riberinhos (habitants des communautés Caboclos établies le long des fleuves en Amazonie) sont les premières victimes de la dégradation de l’environnement. Par conséquent, leur survie passe par la défense de la forêt et la lutte contre la pollution du fleuve. Comme l’a démontré Greenpeace, le 19 mai 2006, en bloquant le chargement d’un navire en soja dans le port de Santarém, cette agro-industrie est la principale menace pour la forêt amazonienne. Néanmoins, pour comprendre la déforestation et les conflits sociaux de la région du Parà, il faut connaître le processus d’expropriation foncière auquel ont recours les industriels. Les sojeiros (cultivateurs de soja) s’approprient les terres des communautés souvent de manières illégales. Lorsque les cultivateurs se voient refuser l’achat d’un titre de propriété, ils n’hésitent pas à utiliser la violence pour faire pression sur les populations. Et les menaces doivent être prises au sérieux car elles ont donné lieu à plusieurs assassinats, comme celui de la soeur Dorothy Stang en avril 2004. Une fois les populations expulsées, les entreprises légitiment leur installation en brulant les terres, dénonçant leur propre crime environnemental aux autorités brésiliennes chargées de la protection de l’environnement (IBAMA). Aussi absurde que ce mécanisme puisse paraître, il leur permet d’éditer des titres de propriétés privées sur des terres publiques. C’est par cette privatisation foncière que les favelas des grandes villes ne cessent de croître au Brésil. Si ce discours est à l’origine de la décision prise en juin 2006 par l’Union Européenne de fixer un quota maximum pour les importations de soja en provenance d’Amazonie, les revendications des communautés restent peu connues. Aussi, à quelques jours des élections brésiliennes (en 2006), les revendications énoncées à Pacoval représentent la voix des communautés exclues. Pour Felipe Fritz Braga, procureur de la République et spécialiste des droits des communautés locales dont l’installation remonte à plusieurs siècles et bien souvent dépourvues de papiers officielles, ces organisations font l’avenir du Brésil. « La région devient un des centres d’intérêts pour les instances de décisions à Brasilia et à São Paulo, et la mobilisation de Pacoval pour dénoncer les dégâts environnementaux, fait de cette région le plus important pôle de diffusion des revendications des communautés Caboclos ». Cependant, malgré la volonté du procureur de soutenir ces communautés, il met en lumière les problèmes pour établir une législation sur le droit foncier. En effet, divisée en espaces privés et collectifs, l’occupation traditionnelle de la terre ne rentre pas dans le cadre juridique actuel. Malgré l’existence d’un titre de propriété collectif, celui-ci fait l’objet de nombreux débats et il n’est pas rare que les producteurs de soja ou les extracteurs de bois aient recours à des documents faussés. D’une manière générale, les sociétés orales se retrouvent dépourvues pour expliquer juridiquement leur appartenance au sol car, pour justifier leur droit à la propriété, les autorités doivent déployer des chercheurs afin de retracer leur histoire et les origines de leur installation sur ce territoire. La première décision juridique reconnaissant la propriété foncière et interdisant l’entrée sur le territoire d’une communauté Caboclos fut émise par le tribunal de Santarém le 26 avril 2006. Cette décision historique accordée à la communauté Mangabal, dont les membres sont issus des métissages entre les colons et les populations indiennes élargit le cadre législatif jusqu’alors réservé aux populations autochtones. Dans cette perspective, la manifestation du 22 septembre 2006 à Pacoval s’adressait directement au gouvernement sur cinq grands points :
 la régulation de l’extraction de madeira par un système d’amendes ;
 la surveillance du respect des titres de propriété pour les cultures de soja ;
 la mise en place de structures pour assurer la santé ;
 la création d’écoles pour assurer aux enfants une éducation et éviter l’exode rural ;
 la multiplication des transports publics pour permettre aux communautés de communiquer entre-elles. Dans ce contexte électoral, les revendications dépassaient largement le cadre écologique et il s’agissait d’exiger la mise en place des moyens nécessaires pour envisager l’avenir des jeunes générations. Malheureusement, le principal décisionnaire, la mairie de Santarem, n’avait envoyé aucun représentant. Seule la présence du procureur de la République et de policiers fédéraux rappelait qu’au Brésil, la liberté politique reste limitée. En effet, le travail que nous effectuions pour recueillir les revendications semblait poser problème. Et après un interrogatoire injustifié, nous avons décidé de nous retirer de la réunion. Néanmoins, les paroles et les images recueillies montrent que l’avenir de l’Amazonie passe par l’écoute et la prise en compte de ces communautés.

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