Entrevue avec Frédérick Lavoie

Frédérick, nous avons beaucoup entendu parler de votre situation au Bélarus au cours des dernières semaines. Avant de vous entendre sur le sujet, pourriez-vous nous expliquer les motivations de votre voyage dans la « dernière dictature d’Europe » ? À la mi-décembre, le gouvernement biélorusse a décidé de devancer de trois mois les élections présidentielles prévues pour juin. À ce moment, je pensais depuis déjà un certain temps partir pour l’Ukraine et le Bélarus pour réaliser des reportages, notamment sur le 20ième anniversaire de l’accident nucléaire de Tchernobyl. Le déclenchement des élections a donc été une motivation supplémentaire pour entreprendre toutes les démarches nécessaires à une bonne préparation pour m’y rendre et être en mesure de bien couvrir les événements. Quel a été cette préparation ? Je connaissais quelques personnes travaillant pour des ONGs occidentales dans le pays, je parlais déjà bien russe puisque j’avais passé un an à Moscou l’année précédente, et surtout, je suivais attentivement depuis quelques mois la situation politique au Bélarus. Au moment de faire ma demande de visa, j’étais pleinement conscient des risques d’aller pratiquer le journalisme dans « la dernière dictature d’Europe » en pleine tourmente politique. Comment avez-vous réussi à obtenir un visa dans de telles circonstances ? Je savais qu’il était impensable de placer une demande pour un visa de journaliste puisque je ne serais associé directement à aucun média – ce qui ferait en sorte que ma demande serait probablement refusée ou qu’elle se perdrait dans les dédales bureaucratiques jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour me l’émettre… Je savais aussi que l’obtention d’un visa de journaliste m’exposait à une surveillance accrue de la part des autorités biélorusses une fois sur place, voire à la possibilité d’être constamment suivi par un agent du KGB (services secrets). Votre entrée au Bélarus n’était donc pas en règle ? Non. Et j’étais conscient du fait qu’en m’y rendant comme « invité », je violais les lois biélorusses. Je considérais toutefois – et considère toujours – que la pression et le contrôle politiques exercés par le régime Loukachenko sur les médias du pays comme sur les médias étrangers s’y rendant sont inacceptables puisqu’elles briment la liberté de presse. Je jugeais ainsi que j’étais en plein droit – que c’était mon devoir même – de ne pas me plier aux exigences du gouvernement biélorusse, afin de rapporter une information libre, juste et indépendante à mes lecteurs et auditeurs. Si je comprends bien, vous avez donc décidé de passer par-dessus des lois nationales considérant que les normes internationales vous donnaient raison. Étiez-vous conscient des risques encourus ? Au Québec et au Canada, quelqu’un qui ne respecte pas les lois est considéré comme criminel. Mais nous vivons en démocratie. Le Bélarus n’est pas une démocratie, bien qu’il en ait les apparences. On y applique les lois selon un principe de « deux poids, deux mesures ». La légalité d’un événement ou d’une activité est déterminée selon qu’il plaît au pouvoir ou non, plutôt que selon sa conformité aux lois en vigueur. Une manifestation antigouvernementale ne recevra ainsi pas les accréditations nécessaires pour avoir lieu même si tous les papiers sont remplies et remis à temps, alors qu’une autre, en appui au régime Loukachenko, n’aura aucun problème à obtenir les sceaux officiels. Vous comprendrez donc que les concepts de « criminalité » et d’« infraction à la loi » ne peuvent être jugés de la même manière au Bélarus que dans un pays démocratique. Il ne faut jamais oublier que plusieurs personnages à qui l’histoire a finalement donné raison ont passé une bonne partie de leur vie en prison, tel Nelson Mandela. L’histoire devrait donc rendre justice aux milliers de personnes injustement emprisonnés au Bélarus. Il n’en reviens toutefois pas à moi de juger de la justesse ou non de la cause défendue par chacun des dissidents biélorusses. En tant que journaliste et citoyen du monde, j’ai toutefois le devoir de témoigner des violations aux libertés fondamentales que j’ai observées dans ce pays. Pour ce qui est des risques encourus, j’étais effectivement conscient. J’avais d’ailleurs répondu à une lectrice une semaine avant mon arrestation sur le site Internet du journal Le Quotidien, à Saguenay, sur les réprimandes possibles si on découvrait que je n’avais pas d’accréditation. Et vous aviez visé juste ? J’avais effectivement mentionné que je pourrais passer quelques jours en prison, mais je pensais plus probable qu’on me jette directement dehors du pays. Je croyais que le gouvernement biélorusse ferait tout pour éviter d’autres tensions diplomatiques avec un pays occidental, alors qu’il subissait déjà de fortes pressions notamment de l’Union européenne au lendemain des élections. On a parlé de témérité, naïveté, inexpérience. Que répondez-vous à ceux qui ont du mal à comprendre pourquoi vous vous trouviez en plein cœur des manifestations ? Plusieurs personnes, dont des journalistes, ont estimé que le fait que je me sois retrouvé dans cette fâcheuse position était dû à la fois à un manque d’expérience et à une certaine « témérité ». J’aimerais rectifier ces dires. Je peux comprendre qu’en entendant des brides d’information dans les médias, certaines personnes aient critiqué mon travail. C’est pourquoi j’aimerais brièvement expliquer certains détails de l’histoire ainsi que ma position à leur sujet. J’espère bien sûr convaincre les sceptiques de la pureté de mes intentions journalistiques et du bien-fondé de la démarche qui m’a mené au Bélarus, avant de m’entraîner bien malgré moi dans le centre de détention Okrestino de Minsk, du 24 mars au 8 avril 2006. J’étais pleinement conscient des risques auxquels je m’exposais en me rendant au Bélarus, particulièrement avec un visa d’invité. Puisque j’avais la quasi-certitude (on ne peut jamais être certain complètement) que ma vie n’était pas en danger, j’étais prêt à prendre ce risque, quitte à passer quelques jours en prison. Il s’agissait donc d’un risque calculé et mon arrestation sur la Place d’Octobre le 24 mars était plutôt due à un concours de circonstances qui a fait que je me trouvais à cette minute au mauvais endroit (à l’intérieur du village de tentes) au mauvais moment (lorsque les policiers sont débarqués). Il est à noter également qu’une dizaine d’autres journalistes ont été arrêtés au même moment que moi – avec accréditation ou non, et souvent avec bien de l’expérience ! – et ont eu à purger des peines similaires à la mienne, après un procès-farce du même style, au cours duquel on n’a fait peu de cas de leur statut de représentant de la presse. À mon retour au Québec, je me suis vite rendu compte que mon histoire avait fait couler beaucoup d’encre, mais malheureusement pas toujours pour les bonnes raisons. En tant que journaliste, j’aurais bien sûr préféré que ce soit les histoires que je mettais en lumière et non mon histoire personnelle qui vole la vedette. Certains comprenaient les raisons qui m’avaient poussé à partir au Bélarus sans accréditation de journaliste, alors que d’autres n’acceptaient pas que j’aie agit illégalement. J’ai même lu certains commentaires suivant les articles à mon sujet sur le site de Cyberpresse (www.cyberpresse.ca) dans lesquels on me reprochait de m’être mis dans le pétrin et c’était donc à moi de m’en sortir par mes propres moyens, sans l’aide du gouvernement canadien. Bien que je ne sois évidemment pas en accord avec les commentaires condamnant mes actions – puisque je considère avoir agit comme il le fallait -, je ne peux que me réjouir que les médias québécois aient pris la peine de questionner le bien-fondé de mes actions et décisions, tout en laissant la place aux critiques. Je me bats pour la liberté d’expression, pour faire connaître les violations de ce droit fondamental à l’autre bout du monde. Je serais ainsi bien mal placé pour réclamer que l’on fasse taire les critiques ici ! La seule chose qui me désole est que certaines de ces critiques aient été fondées sur des faits erronés. J’ose espérer que c’était par ignorance de la vérité, à cause de la désinformation pratiquée par les autorités biélorusses au Canada – et pratiquée dans plusieurs autres situations au Bélarus en passant – et parce que les détails à propos de ma condition et ma situation arrivaient au compte-goutte au Québec. En lisant les articles à mon sujet, je me suis aperçu que les médias ont parfois eu du mal à bien relayer l’information. L’ambassade biélorusse à Ottawa a laissé entendre que votre visa était expiré au moment de votre arrestation. Non. Mon visa était toujours valide. Seul mon enregistrement dans la ville de Minsk était échu depuis trois heures. Dans des cas semblables, le fautif doit acquitter une amende de quelques dollars, chose que l’on ne m’a jamais demandé de faire. Ce simple fait prouve l’ingérence flagrante du politique dans le système judiciare biélorusse : Au lieu de reconnaître l’erreur qui a été commise en m’arrêtant en tant que « manifestant » – ce que je n’étais évidemment pas et que de toute façon personne n’a cherché à prouver ni lors de mon procès, ni après – et de me juger pour la faute que j’avais vraiment commise (et que je reconnaissais), soit de ne pas avoir fait renouveler mon enregistrement à temps, les autorités biélorusses ont indiqué au système judiciaire la direction à prendre. Alors qu’ils indiquaient au gouvernement canadien qu’ils ne cèderaient pas face aux pressions politiques, puisque tout devait soi-disant passer par le système judiciaire, des agents du KGB venaient me rencontrer en prison en me demandant de signer un papier indiquant que je n’avais « observé aucune activité antidémocratique dans la République du Bélarus », tout en me laissant entendre qu’une signature pourrait me permettre d’être libéré plus tôt… Ceux qui ont pu vous entendre ou vous lire au cours des dernières semaines pourraient presque croire que votre arrestation et votre détention ont été positives. Pourtant, vos proches, le gouvernement canadien et certaines organisations ayant traité de votre cas étaient plutôt inquiets. De quoi êtes-vous satisfait ? Bien que je n’aie pas fait exprès pour être arrêté – comme certains le laissaient entendre – je dois avouer que j’y trouve plusieurs bons côtés. C’est d’ailleurs cette attitude qui me permet d’oublier en quelque sorte la longueur interminable de ces 15 jours en prison. J’éprouve ainsi une certaine fierté en pensant que le sacrifice de 15 jours de ma liberté personnelle a permis d’attirer l’attention des Québécois et des Canadiens sur la situation au Bélarus et sur les violations à la liberté de presse qui continuent d’être observées dans le monde, notamment au pays d’Aleksander Loukachenko. Vous avez fait référence aux inquiétudes de mes proches et des efforts du gouvernement canadien. Pour ce qui est de mes proches, j’aurais évidemment préféré pouvoir les rassurer plus rapidement, mais les autorités biélorusses ne me le permettaient pas. Mais il faut dire que ma famille et mes amis me connaissaient assez pour savoir que je n’allais pas me mettre dans la misère inutilement, et le peu d’information qui leur était donnée permettait tout de même de savoir que je me portais bien. En ce qui concerne le gouvernement du Canada, je crois qu’il en est de son devoir de protéger et défendre l’un de ses ressortissants arrêté injustement – selon les normes internationales – dans un pays aux tendances dictatoriales. Le Canada est reconnu sur la scène internationale comme un grand défenseur et promoteur de la démocratie et de la liberté. Il se devait donc de dénoncer les décisions antidémocratiques du gouvernement biélorusse non seulement contre son citoyen, mais également contre la population biélorusse. Il en allait de son image internationale et de la cohérence de ses positions en matière d’affaires étrangères. En passant, pour ceux qui s’inquiètent des frais encourus par le gouvernement canadien pour me venir en aide, sachez que j’ai moi-même payé mes transports (avion et train) ainsi que la nourriture que le consul canadien me faisait parvenir en prison. Les contribuables n’ont ainsi déboursé que pour les déplacements du consul entre Varsovie et Minsk, puisque je vous rappelle que le Canada n’a pas d’ambassade au Bélarus. Les autres frais encourus sont liés au traitement de mon dossier par l’appareil gouvernemental canadien. Maintenant que vous êtes de retour au Québec, comment votre expérience peut-elle enrichir la collectivité ? Mon souhait le plus cher s’avère que les projecteurs se tournent plus vers la situation au Bélarus, où plusieurs dizaines de journalistes et militants des droits de l’homme ont été ou sont toujours incarcérés, plutôt que sur le jeune journaliste occidental que je suis et qui a fait la manchette plus à cause de son origine que de la gravité de son cas. Maintenant que je suis de retour au Québec, je peux continuer à pratiquer mon métier et vivre normalement, alors que mes collègues biélorusses, birmans, zimbabwéens, cubains et plusieurs autres doivent vivre et travailler chaque jour avec un régime autoritaire qui ne leur permet pas d’exprimer librement leurs opinions ou tout simplement de faire connaître la vérité à leur public. Si, au-delà des nouvelles éphémères et des inquiétudes passagères de mes proches, ma détention au Bélarus a permis à certaines personnes de réaliser la chance que nous avons de pouvoir nous exprimer librement et a servi à attirer l’attention sur les événements dans ce pays, je considèrerai que cela aura en quelque sorte valu la peine. Entrevue réalisée par Bruno Maltais

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