Entrevue avec une égoutière

Quartier Libre : Comment pensez-vous que votre travail est perçu par la population ? Lucie Lamontagne : Les « Cols bleus » ne sont pas aimés. Quoi qu’on fasse, les préjugés ont la dent dure. C’est vrai que parfois, ils sont fondés. [Rires] J’aimerais juste que les automobilistes fassent plus attention à nous. On met des cônes oranges pour signaler notre présence, mais les gens roulent vite dans les petites rues. Certaines personnes ignorent qu’on ne peut pas tout jeter dans les égouts. Par exemple, l’huile de friture ou de moteur, mais aussi la térébenthine, la peinture… Elles créent des odeurs et bouchent les conduits, privés comme publics. Q. L. : L’odeur est-elle difficile à supporter dans les égouts ? L. L. : Contrairement à la croyance, ça ne sent pas mauvais. Il y a plutôt une odeur de lavage. Le contenu des toilettes n’est qu’une petite partie de ce qui est déversé dans les égouts, il y a aussi l’eau de la douche, de la laveuse et la pluie. En fait, l’eau circule toujours et les mauvaises odeurs apparaissent quand il y a un problème, quand un barrage de déchets se forme, par exemple. Q. L. : On s’imagine plein de choses à propos des égouts. Est-ce que vous y rencontrez des… L. L. : Des rats ? Oui, mais on n’en voit pas tant que ça. On m’avait dit : « si tu en vois un, tape sur les parois, le bruit va lui faire peur ». Et c’est vrai qu’en général, ils ont peur du bruit. Le seul fait d’ouvrir une trappe, ça les fait fuir. Mais une fois, un gros rat fonçait sur moi. J’ai fait du bruit et au lieu de s’éloigner, il m’est passé par-dessus ! Heureusement que ça ne m’effraie pas. Q. L. : Justement, faut-il du courage pour descendre dans les tunnels ? L. L. : Oui, car c’est un espace presque clos. Une personne souffrant de claustrophobie ne peut pas y aller. L’endroit le plus étroit dans lequel on peut s’aventurer, ce sont des égouts de 30 pouces de diamètre ou de 2 pieds par 3 pieds. Avancer à quatre pattes dans les tunnels, on appelle ça « marcher ». La première fois que je suis descendue, j’ai ressenti une pression sur mon corps. Heureusement, on n’est pas seul et on se parle continuellement entre collègues. Q. L. : En quoi consistent vos tâches ? L. L. : Nous devons inspecter les égouts, murer des circuits, en creuser de nouveaux. On a tout un équipement, des bottes de pêcheur, un masque, une lampe, des outils… Ce n’est pas facile d’avancer avec cela à quatre pattes dans les tunnels. C’est pourquoi il faut toujours quelqu’un pour surveiller à la surface si jamais de l’eau arrive. Une fois, celui qui devait surveiller surveillait plus ou moins et les pompiers ont dû intervenir tout près de là. Le gars qui était à l’intérieur n’a pas été prévenu et l’eau a commencé à monter. À la vitesse à laquelle un égout se remplit, il a juste eu le temps de sortir. Q. L. : Avez-vous déjà vécu un accident ? L. L. : Non, mais il y a un accident qui m’a marqué, lorsque mon contremaître était en train de percer dans ce qu’il pensait être un égout. Il ne pouvait pas savoir, mais c’était une conduite à haute pression. Quand elle a cédé, il a été projeté, inconscient, avec sa machine. Dans la tranchée, l’eau montait très vite et au téléphone, les urgences disaient de ne pas le déplacer. Il serait mort noyé si un gars ne l’avait pas attrapé. On se demande par quel miracle il n’est pas mort. Q. L. : Est-ce un métier physique ? L. L. : Il faut être en bonne condition car il peut être épuisant de « marcher » dans les égouts avec tout l’équipement. C’est pour ça que j’essaie de garder la forme en faisant 100 kilomètres de vélo par semaine. Je vais avoir 50 ans et je sais que la direction ne me forcera pas à descendre travailler si je n’en suis plus capable. Q. L. : Êtes-vous contente d’aller travailler en général ? L. L. : Oui, je ne dois pas me forcer le matin. Ce travail est un privilège pour moi. Certains égouts ont plus de 100 ans et peu de personnes y ont accès. Bien sûr, il ne faut pas être dédaigneux. Pour tout vous dire, je n’ai pas choisi ce métier, je l’ai pris parce que c’était une permanence de jour et que j’ai deux enfants. Si l’on ne me le demande pas, je ne vais pas dire que je travaille dans les égouts, que je suis une « Col bleu ». Mes enfants sont fiers de moi en tout cas. Ils savent que c’est un métier qui demande du courage. Le journal indépendant de l’Université de Montréal Quartier Libre est le principal journal des étudiants de l’Université de Montréal (UdeM). Organe de diffusion indépendant de la direction de l’UdeM, Quartier Libre est un bimensuel distribué à plus de 7000 exemplaires sur et autour du campus. Quartier Libre compte sur la collaboration de plusieurs étudiants (dans différents domaines d’étude) de l’UdeM et de quelques journalistes extérieurs. Il se veut un journal école, un tremplin pour les étudiants qui souhaitent faire carrière en journalisme et se donne comme mandat de traiter de tous les sujets chauds du campus de l’UdeM et d’ailleurs, de faire des analyses sur des thèmes de société et internationaux et de promouvoir la culture émergeante qui n’est pas ou peu couverte par les autres journaux québécois. Innovateur et dynamique, il a été nommé « meilleur journal étudiant du Canada » par Paul Wells, chroniqueur au magazine canadien Macleans. L’ensemble de la rédaction est rémunéré pour son travail. L’équipe rédactionnelle 2007-2008 est composée de Rachelle Mc Duff (directrice et rédactrice en chef), Clément Sabourin (chef de pupitre campus), Julie Delporte (chef de pupitre culture), Thomas Gerbet (chef de pupitre société-monde) et Clément de Gaulejac (directeur artistique).

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