Immersion dans le Grand Nord Russe

Après nos 27 heures de trajet dans un train plus que poussif depuis Saint-Pétersbourg, deux flics nous attendent à notre descente du wagon pour nous emmener au poste. « Qu’est ce que vous faites à Mourmansk ? Vous êtes dans l’armée ? Vous êtes en service ? Pourquoi parlez-vous en différentes langues ? ». Pendant que son compère épluche nos trois passeports, visiblement fier de la prise du jour, chacun à notre tour, nous essayons d’expliquer en russo-anglais les raisons pour lesquelles, les trois étrangers que nous sommes, un Allemand, un Américain et un Français, débarquons à Mourmansk, plus grande ville du monde au nord du cercle polaire et base des sous-marins nucléaires de la flotte russe. Une demi-heure plus tard, un paternaliste « Vous préférez la bière ou la vodka ? » conclut l’interrogatoire. Visiblement, nous ne constituons pas une menace pour la sécurité russe et décision est prise de nous laisser partir. On nous déconseille cependant de sortir la nuit et on nous encourage à rapidement quitter la ville. « Y a rien à voir ici ! » A peine arrivés, on comprend que, si la ville n’est plus officiellement fermée aux étrangers depuis longtemps, manifestement, elle n’est pas non plus vraiment ouverte. La radioactivité ne sent pas De notre chambre de l’hôtel de la gare, on a une vue plongeante sur le hall de la station, quadrillé par des miliciens, et sur le port et toutes ses installations vieillissantes aux allures de Waterworld. Avec tout ce que nous avons lu avant d’arriver à Mourmansk, sur son port et les sous-marins nucléaires qui pourrissent à quai ou au fond de la baie, difficile de ne pas ressentir une certaine inquiétude. Et puis il y a cette étrange odeur. Normalement la radioactivité ça ne sent rien pourtant, ça ne se voit pas, c’est insidieux. De fait, en matière de radioactivité, Mourmansk, et plus généralement la région alentour, la péninsule de Kola, détient de tristes records qui donnent des sueurs froides aux voisins norvégiens et finlandais. Elle abrite la plus forte concentration de déchets radioactifs au monde, des déchets qui proviennent de la centrale de Kola, de la base des brise-glaces nucléaires et des sous-marins nucléaires de la flotte du Nord. Concrètement, la dose de radioactivité de la région équivaut à 5 000 essais nucléaires français à Mururoa. « Mourmansk, ça fait peur » Le lendemain, nous rencontrons des étudiants en langues étrangères à l’Université. Un peu désabusés, ils parlent avec nous de la nuit polaire qui plonge pendant 6 mois la ville dans une pénombre permanente. « Ca donne tout le temps envie de dormir » raconte une étudiante.
Certains d’entre eux ont pu aller à l’étranger mais seulement pour des vacances. Ils se plaignent du manque d’échanges entre leur université et l’étranger. Leur professeur complète : « On envoie des demandes en Europe pour trouver de nouveaux partenariats mais Mourmansk, ça fait peur. C’est dans le grand nord et puis il y a cette réputation qu’on traîne avec le nucléaire, la catastrophe du Koursk, etc.…. Les universités étrangères ne veulent pas envoyer des étudiants ici. » Nous avons ensuite rendez-vous à la Mairie, avec la jeune et dynamique responsable des politiques de jeunesse. On fait, avec elle, un tour d’horizon de la situation. Pour elle, le principal problème c’est la persistance d’une culture de la bureaucratie. « Nos jeunes ont pas mal d’idées mais tout est compliqué ici. Du coup, beaucoup d’entre eux se découragent avant même d’avoir fait quoi que ce soit. Quand tu gères une association par exemple tu dois en permanence rendre des comptes à l’administration avec des formulaires à n’en plus finir. Et puis l’ancienne génération occupe encore de nombreux postes de responsabilités. Et ces gens là n’aiment pas trop les idées neuves… ». Même si elle représente une nouvelle génération de responsables, à nos questions concernant le nucléaire, elle nous répète cette réponse agaçante que nous ont déjà faite beaucoup de Russes. Une réponse qui ne nous rassure pas du tout en fait : « Ce n’est sûrement pas si grave » nous explique-t-elle. De toute façon il ne fait pas bon dénoncer le peu de cas que l’armée russe fait de l’environnement. Les déboires du bureau à Mourmansk de l’association norvégienne de défense de l’environnement Bellona et l’inculpation pour haute trahison de l’ancien capitaine de Marine, Alexandre Nikitine, qui avait osé braver la loi du silence en révélant que l’armée russe déversait des matières radioactives en pleine mer, sont là pour en témoigner. L’histoire ayant de tous temps, habitué les Russes à des périls en tous genre, à Mourmansk comme ailleurs en Russie, face aux calamités qui s’annoncent, on préfère détourner l’attention et « ne pas y penser ». Espérons que les générations futures n’auront pas trop à souffrir de cette confortable mais ô combien dangereuse inconséquence.

Uncategorized