La diversité culturelle au Nord et au Sud : deux poids, deux mesures

Si Internet contribue à dynamiser la création musicale, les artistes qui parviennent à percer grâce à Internet sont plus souvent anglo-saxons, suédois, américains qu’africains. La fracture numérique, l’influence des distributeurs du nord dans les réseaux de diffusion libres, le rôle ou l’absence de l’État, tout cela fait que le concept de diversité culturelle n’a pas le même sens partout. François Mauger est disquaire et directeur de Lusafrika, un label de musique africaine à Paris. Il connaît bien le phénomène Myspace et modère l’action de réseaux comme celui-là. Pour lui, la diversité que permet Internet est sélective. « Pour un petit artiste africain, l’outil Myspace n’assure pas vraiment une plus grande visibilité. Il n’est pas soutenu par un réseau local, ni pas une structure commerciale solide », souligne-t-il. Car, selon lui, l’aspect commercial y est présent, quoi qu’on en dise. « Il y a environ 1,5 million de musiciens sur le site. Je ne pense pas que les cas de succès mondiaux énormes qu’on a pu constater sont appelés à se multiplier. Tous ces sites sont rachetés peu à peu par des très gros, Google pour You Tube et Murdoch pour Myspace… Alors ce qui se passe pour le moment est bien sympathique mais va évoluer vers des solutions commerciales ». Internet met en valeur certaines cultures plutôt que d’autres, pour des raisons économiques surtout. « Les labels africains sont mal organisés et ils n’en ont pas les moyens », souligne le disquaire. Là-bas, Internet n’est pas une solution de diffusion peu coûteuse, c’est un investissement. « La bande passante est très réduite. Un site comme Myspace est très difficile à utiliser pour les artistes parce qu’il faut beaucoup plus de puissance pour mettre ses produits en ligne que pour en télécharger », explique-t-il. Le marché de la musique n’est pas rentable en Afrique. « Au Congo, un grand chanteur comme Koffi Olomidé donne des concerts à 2,5 francs la place. C’est en vendant à la diaspora ici qu’il vit ». Pour percer et être rentable, il faut souvent être soutenu par une structure ou un artiste du « nord ». « Il y a dix ans, Amadou et Mariam ont été repérés par une major qui a financé un hit sur NRJ, « Je pense à toi mon amour ma chérie ». Mais ça a fait un flop et ils sont retournés au Mali, avant que Manu Tchao vienne les y trouver et produise leur album ». Pour François Mauger, Internet n’est pas la solution miracle pour lutter contre la concentration de l’industrie de la culture. Surtout lorsqu’on parle de cultures sous-représentées sur la toile. Le rôle des États est, selon lui, indispensable. « Si l’État n’intervient pas, le resserrement de l’offre est inévitable », juge-t-il. Mais là encore, les réalités sont bien différentes selon l’endroit où l’on est. Cécile Rata est Française et travaille pour le label Afrikafête, qui produit des artistes sénégalais et cherche à promouvoir les jeunes talents. Depuis cinq ans, elle fait la navette entre Marseille et Dakar. Lorsqu’on lui parle du rôle d’Internet dans la promotion de ses artistes, elle est d’abord enthousiaste. « Internet c’est un moyen de promouvoir une vraie égalité entre un artiste du nord et du sud. 80% des musiciens que nous produisons ne dépassent pas les frontières du pays. Nous avons signé des contrats avec Radio France International notamment, qui rendent certains accessibles en ligne ». Elle explique qu’au Sénégal le réseau est de plus en plus performant. Si les gens n’ont pas de connexion chez eux, il y a beaucoup de cyber-cafés. Ça n’est pas le cas dans tous les pays africains. L’Afrique centrale, notamment, est très mal connectée. Mais ce qui fait défaut partout, c’est la notion de propriété culturelle. « Au Sénégal, il n’y a pas de loi qui protège les droits d’auteurs, explique la jeune femme. C’est dans la culture de considérer que la musique appartient à tout le monde. En plus, les gens n’ont pas de carte de crédit, alors ils ne peuvent pas acheter de musique en ligne. La solution qui s’impose, c’est le téléchargement illégal et ça tue le marché ». En ce moment, elle travaille avec le Bureau pour les droits d’auteurs sénégalais et cinq autres pays : la Guinée, le Burkina Faso, le Mali, la Côte d’Ivoire et le Bénin, en partenariat avec la Banque Mondiale pour mettre en place une loi d’ici fin 2007. Paradoxalement, le Sénégal est signataire de la Convention pour la diversité culturelle, réalisée sous l’égide de l’UNESCO, entrée en vigueur en mars dernier. Le Cameroun, le Burkina Faso, Djibouti, le Mali, le Togo ou encore la Namibie y ont aussi adhéré. « Il y a l’influence de la France, explique Cécile Rata. Le concept de diversité culturelle est à la mode. Mais il faut bien se rendre compte que ça n’a rien à voir, selon que l’on est en France ou au Sénégal ». Le but de cette Convention, ratifiée par 54 États à ce jour, est de permettre à chaque pays de mener une politique de soutien de son industrie culturelle, même si les mesures prises, quotas à la radio, ou subventions par exemple, sont contraires aux règles du libre-échange imposées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le Canada et la France ont été les plus actifs dans sa mise en œuvre. Dans ces deux pays, les systèmes de subventions à l’industrie culturelle sont ancrés dans l’esprit des dirigeants. Pour eux, il s’agit avant tout de défendre des pratiques déjà en place. Mais dans les pays africains, ou encore au Bélarus ou en Chine, qui a annoncé qu’elle allait ratifier le traité, tout est à faire. « La Convention prévoit un fond pour la diversité culturelle qui aiderait le développement des politiques culturelles dans les pays les moins avancés en la matière », explique Jean-Luc Pilon, chercheur à la Coalition québécoise pour la diversité culturelle, qui regroupe les associations d’artistes au sein d’une trentaine de pays. Mais la contribution n’est pas obligatoire. Pour l’instant seule l’Inde a fait une promesse chiffrée au moment de son adhésion. « Ça va se mettre en place, tempère le chercheur, mais pour l’instant tout ça reste à définir ». Le principe de base de la Convention est admis par tous, mais dans sa forme, les intérêts ne sont pas les mêmes. « Lors de la première conférence des parties, un comité inter-gouvernemental sera élu qui va décider des mécanismes de la Convention. On doit respecter la répartition géographique. Mais tout le monde va faire valoir son point de vue. Pour les pays africains notamment, la question du fond est très importante », explique-t-il. Pour ces pays, la Convention est pour l’instant une sorte d’outil préventif. « C’est un moyen de garantir qu’il ne prennent pas des engagements qui les empêchent de mener à l’avenir des politiques culturelles », souligne le chercheur. C’est à long terme qu’il faut mesurer les effets de cette adhésion. La réduction de la fracture numérique est un des objectifs. « Internet s’est imposé dans le dossier sur la diversité culturelle », souligne Ivan Bernier, ancien professeur de droit à l’Université Laval et un des principaux conseillers auprès du gouvernement pour ce dossier. Il y voit un atout : « C’est un moyen de stimuler la diversité culturelle. Les artistes peuvent se faire connaître sans être assujettis aux grands groupes. Le consommateur devient maître, ce qui a évidemment de bons côtés ». Mais aussi un danger : « Aller sur Internet, c’est renoncer à la propriété intellectuelle », souligne-t-il. Selon lui, le rôle des États est indispensable pour garantir la diversité par le droit. « La Convention sur la diversité culturelle est un contre-discours qui cherche à faire bouger les États ». Mais chacun reste totalement souverain. La Convention ne propose pas de ligne de conduite commune. « Je pense que la position du ministre de la culture brésilien qui s’est prononcé plusieurs fois en faveur du téléchargement libre est bien différente de celle du Canada », avance Jean-Luc Pilon en exemple. Si la diversité culturelle sera bientôt inscrite dans le marbre d’un traité international, on tente encore, dans la sphère publique comme dans la sphère privée, de trouver les moyens de la protéger. Lire le premier article de ce dossier Lire le deuxième article de ce dossier Super intéressants tes trois articles Anne ! C’est un enjeu super important qui est mal compris pas beaucoup de personnes. Et je ne connaissais pas vraimen MySpace pour la musique. C’est vraiment impressionnant tout ça. J’espère te relire bientôt !

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