La micro-finance récupérée par les méga-joueurs

Jacques B. Gélinas connaît bien le thème pour avoir écrit en 1994 « Et si le Tiers-monde s’auto-finançait », livre traduit dans plusieurs langues qui fait encore aujourd’hui figure de référence en la matière. Lorsqu’on lui demande s’il croit que la micro-finance arrivera à relever le défi du développement, il répond qu’elle constitue un élément essentiel de départ, à condition qu’elle comprenne non seulement le crédit, mais également l’épargne locale et sa gestion par les intéressés. Ainsi, le véritable développement commence par l’épargne intérieure. Mais il se dit par ailleurs « inquiet de la récupération que les grands groupes banquiers internationaux font de la micro-finance ». Et avec raison. Le Citigroup [dont fait partie la Citibank] ainsi que la néerlandaise ING déploient désormais des efforts considérables afin de conquérir ce marché en pleine expansion. La Banque mondiale a aussi décidé de mettre un pied dans la micro-finance en créant un guichet à cet effet. Et la tendance ne semble pas en voie de s’inverser. L’organisme de cotation boursière Standard and Poor’s (S&P) invitait récemment les banques à considérer sérieusement cette « option sous-évaluée ». Dans un rapport du 19 juin 2007, S&P déplorait qu’à l’heure actuelle, seulement 15 milliards de dollars soient prêtés sous la forme de micro-prêts, alors que le potentiel du marché mondial de la micro-finance est évalué à plus de 150 milliards. Consultancy McKinsey &Co. en arrive à des conclusions similaires, estimant à plus de 3 milliards les pauvres candidats au micro-crédit. Richard Rosenberg du Consultative Group to Assist the Poor (CGAP) regrette quant à lui que « trop d’investisseurs croient encore à tort qu’il n’y a pas d’argent à faire avec les pauvres ». Il note que le taux de recouvrement des crédits prêtés est plus élevés que celui des prêts traditionnels. En fait, la simple observation des rendements suffit à confondre les sceptiques. Gary Kochubka, directeur de marchés émergents chez S&P évalue à 31% le taux d’intérêt annuel moyen des prêts de micro-finance. Pour les oreilles d’un investisseur, il s’agit d’une douce mélodie. Une des critiques les plus virulentes faite à la micro-finance concerne de ses taux d’intérêts notoirement élevés. La banque mexicaine Compartamos se défend bien de tirer avantage de la vulnérabilité de ses clients, elle qui verse à l’heure actuelle 56% de retour sur les « equity funds ». Elle explique « qu’elle a de grosses dépenses [pour l’évaluation des projets de micro-crédit] et que c’est pour cela qui lui faille charger de hauts taux d’intérêt ». Richard Rosenberg croit aussi normal que les taux soient si élevés car « pour attirer du capital privé, il faut afficher des profits élevés ». « Ne pas mettre la charrue devant les bœufs » Le professeur d’économique à l’Université Laval Sylvain Dessy accorde certains avantages à la micro-finance. Au premier chef, il reconnaît que les « fonds sont octroyés à ceux qui en ont réellement besoin », cela sans transiger par les mains des fonctionnaires des États non-démocratiques et corrompus. Toutefois, M. Dessy n’envisage pas que ce soit une condition suffisante en soi afin qu’il y ait du développement. Pour cela, il croit qu’il faille préalablement mettre sur pied des institutions qui permettront aux citoyens des PED de faire fructifier leurs investissements. M. Dessy donne l’exemple d’un futur chauffeur de taxi africain qui contracte un micro-prêt. Ce dernier empruntera afin de s’acheter une voiture de travail. Cependant, afin d’obtenir sa licence d’exploitation sans corruption, le conducteur devra souvent attendre plus d’un an. Une fois les papiers et licences nécessaires obtenus, il lui faudra ensuite verser sporadiquement des « cachets » aux policiers mal-payés qui le lui exigeront à défaut de quoi, il sera arrêté sans raison. En clair, ce dernier n’arrivera que difficilement à rentabiliser son emprunt. Ce qui fait dire à M. Dessy qu’« il ne faille pas mettre la charrue devant les bœufs » ; avant que le micro-crédit soit vraiment efficace, des institutions comme une police et une administration publique transparentes sont des conditions préalables à ce que le micro-crédit entraîne le développement. La professeure de sociologie à l’Université Laval Stéphanie Rousseau voit quant à elle la micro-finance comme « une façon d’insérer dans l’économie monétarisée des populations qui pouvaient auparavant subsister de l’agriculture vivrière et du troc ». Mme Rousseau, ajoute qu’ « on approfondie l’étendue du capitalisme avec le micro-crédit ». Lorsqu’on lui demande si elle croit que cette bancarisation des moins nantis apportera du développement économique, elle affirme qu’il faille voir « au cas par cas ». Mais qu’ « en termes de développement d’une région ou d’un pays, ce n’est pas évident de faire ce pronostic. »

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