L’après Castro : les Cubains seront-ils fidèles ?

Sur le plan national, Cuba est contraint à vivre au rythme du commandante depuis 48 ans. La grande majorité des Cubains sont nés sous son règne, ce qui ne leur a jamais permis de réaliser leurs initiatives personnelles. Ils sont fiers de leur système de santé et d’éducation, mais perçoivent d’un œil beaucoup moins positif l’ensemble de la gouvernance de leur pays. La passation des pouvoirs de Fidel à Raúl ne laisse pas présager de tournant majeur pour leur quotidien. Même si certains aiment à penser que le nouveau leader sera plus enclin à une ouverture graduelle du pays sur le monde, on ne prévoit ni révolution ni évolution rapide. Pour que les Cubains participent activement au renouveau de leur nation, il faudra des changements imminents. Lors d’un voyage à La Havane en octobre 2006, nous avons interrogé des Cubains qui se sont dits inquiets de perdre le peu de biens qu’ils ont acquis s’ils décidaient de lutter contre le régime. En attendant que d’autres prennent les risques pour eux, ils continuent de ponctuer leurs propos de « no es fácil » (ce n’est pas facile) plutôt pessimiste qui laisse présager qu’à court terme, ils demeureront fidèles… par soumission. D’un point de vue international, l’archipel communiste a été marginalisé après l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 1990. Mais le passage au nouveau millénaire a été marqué par un virage à gauche en Amérique latine. Cuba s’est présenté comme un modèle pour certains États tels que le Venezuela de Hugo Chavez et la Bolivie de Evo Morales. Reste à voir si ces nouveaux gouvernements démocratiques de gauche réussiront à garder le pouvoir assez longtemps pour former un bloc régional cohérent capable d’assurer un développement mutuel. Cuba doit donc se mettre au diapason des États avoisinants, alors que son leadership s’estompe avec le départ de Fidel et que la gauche latino-américaine est promue par de nouveaux acteurs. C’est ainsi qu’après avoir vécu la seconde moitié du vingtième siècle au rythme de Fidel Castro, Cuba perd le père de sa révolution de 1959. Le socialisme cubain qui s’est développé depuis survivra-t-il au départ de son plus ardent défenseur ? Retour historique Après avoir vécu pendant près de cinq cents ans sous l’emprise de l’Espagne, les Cubains cherchent à se départir de leurs colonisateurs à partir de 1868. Lorsqu’ils y parviennent en 1898, leur pays tombe sous la tutelle des États-Unis pendant quatre ans. Par la suite, bien que Cuba soit devenu un État indépendant en 1902, les États-Unis transforment considérablement l’île pour en faire un lieu de prédilection pour la prostitution et le jeu, ce qui entraîne inévitablement mafia et corruption. C’est dans ce contexte que naît Fidel Castro Ruz en 1926. Après des études en droit, Castro devient candidat pour le Parti orthodoxe en 1952. Il souhaite ainsi occuper un siège au parlement cubain et lutter contre les injustices sociales, la corruption et le contrôle qu’exercent les États-Unis sur son pays. Rappelons qu’à l’époque, les entreprises états-uniennes étaient propriétaires des deux-tiers des terres fertiles et de la majorité des mines. C’est alors que le général Fulgencio Batista organise un coup d’État qui empêche la tenue du scrutin. Furieux, Castro lance une attaque à Santiago de Cuba en 1953, laquelle est rapidement contrecarrée par les troupes de Batista. Bien que Fidel y soit allé d’une attaque sanglante, la réplique de l’armée est disproportionnée et éveille la population cubaine. Fidel et son frère Raúl sont alors condamnés à 15 ans de prison. Grâce à une amnistie générale déclarée par Batista en avril 1955, les frères Castro sont libérés et partent au Mexique pour développer leur mouvement révolutionnaire. En décembre 1956, quelques 80 rebelles débarquent à Cuba pour se débarrasser de Batista. Plusieurs combattants meurent dès les premiers affrontements, alors que les autres se réfugient dans les montagnes de la Sierra Maestra. Fidel et Raúl Castro, de même que Ernesto Guevara, font partie du groupe. Les révolutionnaires reprennent leurs forces et deviennent de plus en plus populaires auprès de la population qui n’apprécie guère la façon de gouverner de Batista. Leurs victoires s’accumulent du sud de l’île jusqu’à La Havane où Fidel prend finalement les commandes en janvier 1959. À l’époque, les États-Unis reconnaissent presque instantanément le nouveau gouvernement. Castro a le vent dans les voiles. Le 17 mai 1959, la Révolution s’amorce avec la loi sur la réforme agraire. Témoignant que l’homme est conséquent avec ses valeurs, la famille Castro est la première à perdre ses terres aux mains de l’État – un geste qui rend la mère de Fidel furieuse. Reste que la première année se passe bien pour le régime. Les services publics coûtent moins cher et Fidel demeure très populaire. Il semble à l’écoute du peuple cubain et gagne ainsi sa confiance. Il en profite alors pour centraliser le pouvoir et imposer ses idées. Au passage, les entreprises états-uniennes sont nationalisées [1]. Une fois la Révolution mise en place, des articles à caractère communiste commencent à paraître. Craignant le pire, de nombreux Cubains qui ne supportent plus les révolutionnaires au pouvoir – plusieurs de ces Cubains ont dû remettre leurs terres à l’État – s’exilent vers les États-Unis. Sur la scène internationale, les bonnes relations qui s’entament entre Cuba et l’Union Soviétique déplaisent aux États-Unis. En pleine guerre froide, l’archipel des Caraïbes présente une menace pour le géant américain. En avril 1961, voulant capitaliser sur l’opposition grandissante envers Castro, le président états-unien John F. Kennedy lance une opération militaire de quelques 1500 opposants au régime de Fidel, ces derniers ayant été entraînés par la CIA afin de faire tomber le gouvernement. Le débarquement de la Baie des Cochons échoue ; il en résulte un rapprochement entre Cuba et l’Union soviétique. En 1962, éclate la crise des missiles cubains. Cet événement est sur le point de provoquer une guerre alors que l’Union soviétique installe à Cuba des missiles dirigés vers les États-Unis. Bien que le calme revienne, cet épisode confirme l’appartenance de Cuba au bloc communiste. Alors que les États-Unis ont une grande influence sur l’Amérique latine, Cuba se retrouve isolée en Amérique. L’aide du bloc de l’Est est primordiale. L’Union soviétique est fidèle : jusqu’à son démantèlement au début des années 1990, Cuba vend son sucre à Moscou au-dessus de sa valeur marchande alors que le pétrole importé lui est vendu à un prix d’ami. C’est ainsi que le régime castriste survit pendant près de trois décennies. Le bon niveau de vie dont jouissent les Cubains permet à Fidel de garder une certaine popularité. Et, même si certains Cubains s’y opposent, ils doivent rester discrets au risque de se faire réprimander par le régime. Lorsque l’aide de l’Union soviétique prend fin, Cuba entre dans une crise économique – connue sur l’île comme la « période spéciale ». Elle est marquée par une diminution radicale de la consommation de pétrole et un niveau de vie qui se détériore. L’aide de l’extérieur n’arrivant plus, Cuba doit se prendre en main. L’économie s’ouvre légèrement pour promouvoir les investissements étrangers et le tourisme devient la première source de revenus du pays. Plus récemment, le Venezuela de Hugo Chavez est devenu un allié capital pour Cuba, ce qui permet à la république de recevoir du pétrole en échange de médecins qui vont développer le système de santé vénézuélien. En 2006, Fidel doit se retirer de ses fonctions pour des problèmes de santé. Peu d’hommes politiques peuvent se vanter d’avoir dirigé un pays pendant près d’un demi-siècle. De 1959 à 2006, non sans s’imposer comme lider maximo, Fidel Castro l’aura fait. Malgré les 638 présumées tentatives d’assassinat de la CIA, le chef aura enterré bon nombre d’hommes politiques et aura tenu tête à 10 présidents des États-Unis. Son départ est, certes, annonciateur de changement. On s’y prépare depuis longtemps déjà, autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Qu’adviendra-t-il de Cuba sans Fidel ? On peut voir dans le départ de Fidel une opportunité pour Cuba de se remettre sur pied et de s’ouvrir à une économie de marché. Mais lorsqu’on en discute avec les principaux intéressés, il semble que la propagande des 48 dernières années ait laissé des traces dans l’imaginaire collectif du peuple à un tel point qu’il pourra difficilement reprendre le contrôle du pays par lui-même. Cuba sans Castro ne sera vraisemblablement pas radicalement différent à court terme. Malgré une structure sociale développée, le pays se détériore par manque d’investissements. Comme il n’est pas souhaitable que Cuba soit transformé par des forces extérieures, les Cubains qui se sont exilés en Floride deviennent des acteurs importants. Jouissant de ressources considérables et d’un lobby influent aux États-Unis, leur mobilisation pourrait entraîner une vague de changements dans l’archipel. Par contre, si leurs actions sont considérées comme trop proches des intérêts états-uniens, elles pourraient être mal accueillies et diviser la population locale. Et Cuba ne peut se permettre l’instabilité politique devant le risque de perdre son industrie touristique. Par ailleurs, peu importe comment Cuba se développera, Castro aura réussi à faire survivre l’idéologie socialiste assez longtemps pour que de nouveaux leaders s’en inspirent. Avec Hugo Chavez en tête, l’Amérique latine est devenue un terreau fertile pour de nouveaux gouvernements aux tendances socialisantes (Luis Inacio da Silva au Brésil, Nestor Kirchner en Argentine, Tabaré Vazquez en Uruguay, Evo Morales en Bolivie, Michelle Bachelet au Chili et Danielle Ortega au Nicaragua). Pour l’heure, Chavez et Morales sont toutefois les deux seuls leaders qui possèdent une idéologie politique s’apparentant à celle de Castro. Les autres sont beaucoup plus modérés, quoiqu’à gauche sur leur spectre politique national. L’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA en espagnol) – qui se veut une alternative à l’Accord de libre-échange des Amériques et qui aurait comme priorités la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale plutôt que la libéralisation économique – pourrait servir de respirateur artificiel pour Cuba au cours des prochaines années. Le Traité commercial des peuples – signés en avril par Cuba, la Bolivie et le Venezuela – va dans ce sens. Pour l’instant, Cuba demeure une cage pour plus de onze millions de personnes contraintes à vivre dans l’un des derniers régimes « communistes ». Bien que les Cubains soient beaucoup plus instruits que leurs voisins des Caraïbes et qu’ils jouissent d’un système de santé public gratuit, leur régime politique les empêche de profiter pleinement de leur potentiel à se développer et à assurer leur bien-être. Ils sont ainsi contraints à travailler pour les entreprises étatiques en retour d’un salaire qui couvre à peine leurs besoins primaires. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que les Cubains s’absentent régulièrement du travail et pillent leur employeur. Quel que soit le scénario entrevu après de départ de Fidel Castro, Cuba aura besoin de plusieurs années avant de rejoindre le niveau de certains indicateurs occidentaux. La concentration du pouvoir aura fait fuir bon nombre de Cubains qui, faute d’avoir la possibilité de développer leurs projets chez eux, sont allés enrichir d’autres sociétés. Suite à près d’un demi-siècle de contrôle serré, il faudra sans doute plusieurs années avant que les Cubains aient le réflexe d’entreprendre des projets qui ne soient pas dictés par l’État. Cet article a d’abord été publié sur le site du Panoptique [1] Des estimations indiquent qu’à la fin de 1960, la valeur des biens nord-américains confisqués par le nouveau régime s’élevait à environ un milliard de dollars. (Michel MOURRE, Le petit Mourre, dictionnaire d’histoire universelle, Paris, Bordas, 2006)

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