Le sport olympique remis en cause

« Il n’a jamais existé de sport loyal et
bon », lance Michel Caillat, professeur
d’économie et sociologue du sport, coauteur
avec Jean-Marie Brohm du livre Les
dessous de l’olympisme. Selon lui, « tout sauf
un jeu, le sport est une pure construction
idéologique ». Ainsi, en plus de servir les intérêts
marchands, le sport olympique serait « un appareil
idéologique d’État » au service du nationalisme
et du maintien de l’ordre établi, en
enjolivant les conditions de vie réelles des gens.
Un « opium du peuple », selon les mots de
Jean-Marie Brohm dans son ouvrage La tyrannie
sportive. « Critiquer le sport, c’est critiquer la société
telle quelle est », indique Michel Caillat. En plus
d’être le « pur produit de la société industrielle
 », le sport de compétition posséderait tous
les travers du capitalisme, à l’image de la devise
olympique : « Citus, Altius, Fortius » (Plus vite,
plus haut, plus fort). Pour atteindre cet objectif
de rendement : dopage, manipulations biologiques,
tricheries, pressions psychologiques et
règne de l’argent. [Voir encadré] Quand on demande à Michel Caillat s’il trouve un
bon côté au sport de compétition, il s’emporte : « On
pourrait aussi vanter les mérites du nazisme
parce qu’il a éliminé le chômage. » La majorité
des sociologues du sport sont plus nuancés, comme
Suzanne Laberge, de l’Université de Montréal : « Le sport c’est un
moyen, et non une fin, qui peut être tout aussi
destructeur qu’épanouissant. » Elle regrette que
ces sociologues « ne voient que le négatif et [que]
M. et Mme Tout le Monde ne voient que les côtés
positifs comme les voyages ou les médailles ».
Elle reconnaît tout de même que les dérives du sport
de compétition ont été encouragées, à partir de la
fin des années 1980, par la professionnalisation des
JO et leur commercialisation : « Juan Antonio
Samaranch [président du Comité international
olympique de 1980 à 2001] a même vendu les
anneaux olympiques ! » L’avis des sportifs Les principaux concernés, les sportifs d’élite, reçoivent
difficilement les critiques adressées au sport
de compétition. « C’est un moyen pacifique pour
que les gens se mesurent les uns aux autres »,
clame Audrey Lacroix, étudiante en communication
et politique à l’UdeM et future représentante du
Canada en natation à Pékin. « Oui, le business et
les médias ont une place importante, mais s’ils
n’étaient pas là, le sport ne ferait pas autant
parler de lui et les gens ne pratiqueraient pas
autant », pense celle qui espère participer à la
finale du 200 mètres papillon en août. Philippe Bourret a lui aussi fait partie des Carabins
de Montréal – en badminton – et participé aux
JO d’Athènes en 2004. Il se dit « conscient » des
problèmes de dopage et de tricherie, mais
« jamais victime ou témoin ». Aux JO, ce qui l’a
frappé le plus, c’est « la mentalité du chacunpour-
soi ». Mais il ne trouve pas cela si négatif,
tout comme le fait de pousser son corps à l’extrême
 : « C’est ça aussi la beauté du sport. »
Philippe Bourret a aujourd’hui mis de côté le
badminton de haut niveau pour se consacrer à
l’enseignement de l’éducation physique au
secondaire. L’avenir de l’olympisme « De nombreux éducateurs souscrivent à toutes
les exigences olympiques alors qu’ils en
connaissent bien l’imposture et le mercantilisme
 », écrivait en 1996 Laurent Laplante,
écrivain et journaliste québécois dans son ouvrage
Pour en finir avec l’olympisme. Une analyse qui
n’est pas valable dans les cours de Philippe
Bourret, qui assure veiller à ne pas encourager la
compétition et à axer son enseignement sur le
« développement de l’élève ». En accord avec les
nouveaux programmes de la réforme de
l’enseignement au Québec, « la performance n’est
plus qu’un principe secondaire », explique
Marie-France Daniel, professeure de philosophie
de l’éducation au Département de kinésiologie
de l’UdeM. Les meilleures notes ne devraient donc
plus revenir aux élèves qui courent le plus vite ou
sautent le plus haut. Selon Michel Caillat, le sport tel qu’il est finira par
disparaître, « en même temps que le modèle de
société [capitaliste] auquel il appartient ». Une
analyse que ne partage pas Suzanne Laberge, pour
qui les JO « ont une pérennité incroyable ». Elle
les compare à Microsoft dont « tout le monde
– commanditaires, États, athlètes – retire des
intérêts divergents, mais convergents ». Philippe
Bourret pense, lui aussi, que le sport ne va pas
disparaître, mais qu’il pourrait se modifier. S’il le
pouvait, il reviendrait sur le droit des sportifs
professionnels à participer aux JO. « Ça a beaucoup
changé l’esprit, c’est difficile d’être en
compétition avec eux », explique celui qui n’était
ni rémunéré ni commandité aux Jeux de 2004. Aussi radicaux qu’ils puissent l’être, les sociologues
critiques du sport préconisent certains changements.
L’activité physique devrait être plus axée sur
le respect de la nature et de l’autre, la coopération
et le développement harmonieux. Michel Caillat
propose ainsi d’autres façons de « mettre son
corps en action » comme « des jeux de voix, de
théâtre, de danse, de mime, voire la marche et
le jogging ». Restera à convaincre les chaînes de
télévision de diffuser ces activités. Instrumentalisation par le pouvoir politique « Le sport et ses idoles rassemblent des foules
que les partis politiques ne peuvent plus, de très
loin, rêver de réunir ». La première fonction du
sport serait donc « de consolider la domination
de classe, l’ordre établi » en « abrutissant les
masses », et en « occultant la réalité sociopolitique
 ». Les grandes compétitions serviraient
l’idéal nationaliste en créant un semblant de
prestige national (hymne, drapeau, décompte des
médailles). Les « on a gagné » et « on est les plus
forts » permettraient « les unions sacrées les plus
mystificatrices entre les classes sociales, les
groupes sociaux opposés, les partis politiques,
les générations ». La dépersonnalisation du sportif et l’altération de la nature L’utilisation « régulière » de drogues et de dopages
servirait à « gonfler le moteur humain » dans le
cadre d’une « activité sportive [qui] s’accomplit
comme un processus de production dans une
usine : les mêmes cadences de travail, le même
paysage urbain abstrait et concentrationnaire
 ». Le système sportif ne considérerait pas les
individus comme des personnalités concrètes,
mais comme des « porteurs de performance, de
même que l’ouvrier n’est pas un homme, mais
le porteur d’une fonction, d’une place dans le
processus de production. »
Le sport entretiendrait aussi « des rapports agressifs
de domination avec la nature : la neige n’est
pas blanche, elle est d’abord glissante, fonctionnelle
 ; l’eau n’est pas douce, elle porte bien ou
mal, elle est trop visqueuse […], les haies ne
sont plus que les éléments d’un décor factice. » Marchandisation Il existe des inégalités entre les grands sports
facilement médiatisés et les petits sports qui
végètent à la recherche de commanditaires. Quant
à la gestion d’un club professionnel, elle « se ramène
à un savant dosage d’achats et de ventes,
à des placements [et] des liquidations. » Sources :
Critique de la modernité sportive.
Collectif d’auteurs dont cités : Jean-Marie Brohm et
Jacques Ardoino, Éditions de la Passion, 1995
Sociologie politique du sport, Jean-Marie Brohm,
Presses universitaires de Nancy, 1992 Le journal indépendant de l’Université de Montréal Quartier Libre est le principal journal des étudiants de l’Université de Montréal (UdeM). Organe de diffusion indépendant de la direction de l’UdeM, Quartier Libre est un bimensuel distribué à plus de 7000 exemplaires sur et autour du campus. Quartier Libre compte sur la collaboration de plusieurs étudiants (dans différents domaines d’étude) de l’UdeM et de quelques journalistes extérieurs. Il se veut un journal école, un tremplin pour les étudiants qui souhaitent faire carrière en journalisme et se donne comme mandat de traiter de tous les sujets chauds du campus de l’UdeM et d’ailleurs, de faire des analyses sur des thèmes de société et internationaux et de promouvoir la culture émergeante qui n’est pas ou peu couverte par les autres journaux québécois. Innovateur et dynamique, il a été nommé « meilleur journal étudiant du Canada » par Paul Wells, chroniqueur au magazine canadien Macleans. L’ensemble de la rédaction est rémunéré pour son travail. L’équipe rédactionnelle 2007-2008 est composée de Rachelle Mc Duff (directrice et rédactrice en chef), Clément Sabourin (chef de pupitre campus), Julie Delporte (chef de pupitre culture), Thomas Gerbet (chef de pupitre société-monde) et Clément de Gaulejac (directeur artistique).

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