Les femmes sont-elles incluses dans le développement durable proposé par le commerce équitable ?

Des propos ambigus Dans leur discours promotionnel, certains acteurs du commerce équitable tiennent, à nos yeux, des propos ambigus. Effectivement, nombreux sont ceux qui postulent que ce commerce alternatif occasionne presque automatiquement des répercussions positives sur les femmes. Voici leur logique : le commerce équitable offre un mode de vie alternatif aux producteurs en leur procurant une source de revenu ; les changements ainsi occasionnés, dont l’amélioration des conditions de vie, renforcent le statut des femmes, augmentent leur estime de soi et leur rôle dans les processus de décision à l’intérieur des ménages [1]. D’un point de vue féministe, cependant, ce discours est dangereux, puisqu’il reprend l’argumentaire du développement par la modernisation et occulte les rapports inégalitaires entre les sexes. Particulièrement dans le cas des coopératives agricoles, d’où les femmes sont traditionnellement exclues [2], le postulat selon lequel les bénéfices qu’en retirent les hommes se répercutent automatiquement sur toute la famille (trickle down) nous apparaît particulièrement risqué. En outre, un meilleur revenu n’implique pas nécessairement un changement du processus de socialisation en matière de rapports sociaux de sexe. Effectivement, l’histoire a prouvé que sans volonté politique derrière les ressources, la croissance économique et un taux plus élevé de scolarisation pouvaient très bien s’accompagner d’une exacerbation des inégalités. Au Pérou comme dans beaucoup d’autres pays en développement, les femmes rurales sont longtemps restées dans l’ombre quand il était question de développement : elles constituaient (et constituent encore souvent) une force de travail invisible et non reconnue à sa juste valeur. Dans le Pérou andin, cet « oubli » s’explique en grande partie par une représentation stéréotypée de l’agriculture, basée sur une division stricte du travail, selon laquelle l’homme est l’agriculteur principal et sa conjointe, son assistante [3]. Dans l’ensemble de la population péruvienne, ce sont les femmes rurales qui constituent le groupe de personnes ayant le niveau d’éducation le plus faible, le taux d’analphabétisme le plus élevé et les salaires les plus bas. De plus, elles accèdent difficilement aux services de santé, aux ressources financières, à l’assistance technique et à la technologie [4]. Pour la plupart, elles sont aussi tenues à l’écart des coopératives agricoles. Dans ce contexte, sans attention particulière à l’égard des femmes, il existe un réel danger qu’elles soient laissées de côté. La COCLA Durant deux mois, nous avons séjourné dans la province de La Convención, dans les Andes péruviennes, où se situe la Central de Cooperativas agrarias cafetaleras COCLA (Fédération de coopératives agraires productrices de café COCLA) qui a joint le réseau équitable en 1996. En 1967, sept coopératives de café ont fondé la COCLA. À l’époque, selon la loi des coopératives découlant de la réforme agraire des années 1960, seul le propriétaire de la terre était autorisé à devenir membre de la coopérative. Traditionnellement, celui-ci était le chef de ménage, en l’occurrence l’homme dans la plupart des cas. De facto, la majorité des femmes ont donc été exclues des coopératives, puisque les tâches du chef de ménage étaient seulement assumées par la femme en cas d’absence de ce dernier : veuvage, abandon ou éloignement temporaire du conjoint. Autrement dit, dès le début de l’histoire des coopératives, un cercle vicieux d’exclusion des femmes s’est instauré. Les femmes ont été maintenues à l’écart de la coopérative et de l’accès à la connaissance technique, ce qui, par la suite, a servi à justifier leur exclusion des prises de décision à l’intérieur de la coopérative. Les femmes affrontent donc un problème structurel pour participer à la vie coopérative. Malgré leur volonté et leurs compétences, plusieurs épouses et conjointes de membres ne peuvent véritablement s’investir dans la coopérative, puisque la structure actuelle ne leur permet pas de devenir membre, et encore moins de voter ou d’occuper un poste. À la COCLA, sauf exception, les membres féminins sont soient veuves ou encore elles remplacent leur mari qui travaille à l’extérieur de la région. Les ouvertures pour les épouses et conjointes des membres fédérés de la COCLA se situent en dehors des activités de production du café ; depuis environ une décennie, les femmes participent à des activités organisées parallèlement à celles de la coopérative. Ainsi, le programme Género, mujer y familia (Genre, femme et famille) regroupe des femmes en comités et leur offre des formations de développement personnel et social et des visites culturelles de groupe. Les comités de femmes ont débuté en 1991 grâce à un programme d’aide des Nations Unies. Ils ont continué leurs activités grâce à différentes organisations de coopération internationale, avant d’être institutionnalisés au sein de la COCLA. Le laxisme de la certification Pour comprendre le poids relatif du commerce équitable dans la transformation des rapports sociaux de sexe, il faut clarifier l’exigence qu’impose la Fair Trade Labelling Organization (FLO) quant à la participation des femmes. Lors de l’obtention de la certification, la FLO a remis à la COCLA un document contenant 11 pages de critères auxquels devaient se soumettre la fédération, les coopératives et les producteurs de café. Le point 1.4 de ce document explicite le critère de nondiscrimination : FLO suit la convention numéro 111 de l’Organisation internationale du travail (OIT) sur la discrimination des travailleurs. Cette convention interdit quelconque distinction, expulsion ou préférence basée sur des motifs de race, couleur, sexe, religion, opinion politique, ascendance nationale ou origine sociale qui a pour effet d’annuler ou altérer l’égalité de possibilités ou de traitement dans l’emploi ou l’occupation. Lorsqu’ils sont applicables, FLO étendra ces principes aux membres des organisations [5]. Deux exigences se trouvent associées à ce critère. La première, dite minimale, oblige l’ouverture de l’organisation à l’intégration de nouveaux membres. La seconde, considérée comme progressive, porte sur l’implantation de programmes visant à améliorer la position des groupes minoritaires et désavantagés, notamment en matière d’embauche et de participation en comité. La COCLA rencontre probablement les deux exigences : théoriquement, les femmes jouissent du droit de devenir membre des coopératives ; le programme de Genre, femme et famille a été implanté pour améliorer leur position et des comités de femmes ont été mis sur pied. Cependant, force est de constater que la FLO, en précisant que le critère est valide seulement lorsqu’il est applicable, ouvre la porte à diverses interprétations et empêche de jalonner la participation des femmes de balises réelles, comme en témoigne aussi l’évaluation de la FLO. Depuis 1996, l’inspecteur de la FLO visite chaque année la fédération étudiée. Cependant, c’est seulement depuis l’an passé que son évaluation se base sur une grille de critères précis. Les gestionnaires de la COCLA peuvent dorénavant se baser sur des recommandations formelles pour instaurer des changements. Lors de l’inspection de la FLO, l’évaluateur effectue une visite de la fédération et des coopératives, puis il rencontre et interroge certains producteurs choisis aléatoirement. Selon les dirigeants et les employés de la COCLA qui ont accompagné l’inspecteur, celui-ci n’a jamais demandé à rencontrer les comités de femmes, ni même ne s’est informé de leurs activités. L’an passé, la famille d’une des femmes que nous avons interviewées a reçu la visite de l’inspecteur. Celle-ci nous a expliqué qu’il n’avait rien demandé sur la participation des femmes. La FLO ne semble donc pas considérer la participation des femmes comme une priorité. Le rapport de la FLO de l’année 2005 permet de réitérer ce constat. Dans la partie traitant des rapports sociaux de sexe, l’inspecteur survole seulement le sujet, sans vraiment s’attarder aux comités de femmes. Ainsi, sans fournir de justification, il juge qu’un bon travail a été effectué avec ces comités et il mentionne qu’ils étaient financés par des organisations internationales. Or, cette dernière observation est fausse, puisqu’une minorité des projets du programme était fi- nancée par des ONG étrangères. Ensuite, l’inspecteur y déplore le manque de détails dans les actes des assemblées, ce qui l’empêchait de tirer des conclusions pour évaluer le niveau de participation des femmes déléguées. Enfin, dans la partie « forces et faiblesses » de l’organisation en matière d’égalité entre les sexes, l’inspecteur ne note que les forces de la fédération. Premièrement, il constate, comme nous, le caractère non discriminatoire de la COCLA, qui est une organisation ouverte à tous. Deuxièmement, l’inspecteur félicite le programme Genre, famille et femmes, qui augmente la participation des femmes dans la vie coopérative. Troisièmement, il évoque la présence de femmes comme membres de l’exécutif à différents niveaux. Il ne note pas que leur nombre est peu élevé. En effet, il n’y a qu’une seule femme déléguée à la fédération et en moyenne moins d’une femme sur 14 membres élus par coopérative. En résumé, on se rend compte que l’inspecteur n’a pas accordé beaucoup d’attention au travail effectué avec et par les femmes. Sa préoccupation semble s’être située davantage au niveau de la participation des femmes au sein de la coopérative, mais encore là, rien n’est proposé pour accroître leur présence. En outre, dans le rapport, la simple absence de mention des faiblesses de l’organisme en matière de rapports sociaux de sexe est significative. Cela témoigne que FLO n’a pas de critères précis, d’étapes de progression, ni de cadre d’évaluation du critère de non-discrimination entre les sexes. Toutefois, il serait faux de penser que l’in- fluence du commerce équitable se limite à ce qu’exige la FLO. Un réseau avantageux La philosophie qui sous-tend le commerce équitable se reflète dans les interactions entre les acteurs du Nord et les producteurs du Sud. Le meilleur exemple de l’influence du réseau du commerce équitable en matière de rapports sociaux de sexe est sans doute l’initiative du distributeur de café équitable Allegro. Soidisant sensible à la cause des femmes, cet acheteur de café a proposé de contribuer au financement d’un projet. La COCLA et Allegro se sont donc entendus sur la création de Sumaq Tanta, une coopérative multiservices de femmes dont l’activité principale serait la boulangerie. Allegro a fourni à Sumaq Tanta le tiers de l’investissement de départ tandis que la fédération COCLA lui a prêté la contrepartie à un taux d’intérêt favorable. L’an passé, pour aider Sumaq Tanta à rembourser sa dette, le distributeur a proposé à la COCLA une nouvelle forme de contrat. Il a négocié qu’une partie du café acheté provienne des femmes de Sumaq Tanta (dont les maris sont tous membres de la COCLA). La COCLA a donc reçu ce café, dont la valeur a été déduite de la dette de la coopérative multiservices. D’un côté, un membre du réseau du commerce équitable a offert de l’aide financière et, de l’autre, une volonté interne à la fédération a permis d’en profiter. Les femmes ont donc bénéficié de l’attitude proactive d’Allegro. Le rapprochement entre les acteurs du commerce équitable du Nord et du Sud engendre un échange culturel important ainsi qu’une remise en question des rapports sociaux de sexe. Certains acteurs du commerce équitable (distributeurs, organismes de certification nationale ou autres) exercent une pression en faveur d’une plus grande participation des femmes. Par exemple, chaque année, certaines institutions, comme Twin Trading (un distributeur), Transfair (un organisme de certification nationale) et ETIMOS (un consortium italien qui accorde du crédit aux activités du commerce équitable) envoient des délégations à la COCLA pour qu’elles puissent témoigner des retombées du commerce équitable. Ces visites occasionnent un échange culturel considérable, surtout lorsqu’elles se déroulent directement chez les producteurs. D’après un responsable du département de certification de la COCLA, les visiteurs impliqués dans le commerce équitable ont l’habitude de poser des questions sur la participation des femmes. De plus, la COCLA, très soucieuse de son image à l’international, a instrumentalisé le discours du commerce équitable dans le but d’encourager la formation de nouveaux comités de femmes et la nomination de celles-ci au sein de l’exécutif des coopératives. En assemblée, la direction de la COCLA a même déclaré que les femmes devaient se réunir en comité puisque le commerce équitable l’exigeait. Lorsque les hommes se font expliquer que leur épouse doit assister à des réunions s’ils veulent continuer de vendre une partie de leur production à un prix supérieur, ils deviennent plus flexibles et ouverts au changement. En ce sens, le commerce équitable a été très utile pour amadouer les hommes et pour briser certaines résistances. Par l’élargissement du réseau qu’elle engendre, la certification équitable permet aussi d’accéder plus facilement à des ressources pour élaborer, entre autres, des projets avec les femmes. Ainsi, la fédération étudiée a bénéficié de l’appui de deux organisations internationales, HIVOS et le Carrefour de solidarité internationale (CSI), qui accordent une place importante aux rapports sociaux de sexe. Ce réseautage international, où les projets en « genre et développement » sont de plus en plus présents, est susceptible d’encourager une plus grande égalité entre les sexes. Bref, malgré le faible rôle de la FLO, la pression extérieure directe et indirecte du commerce équitable contribue à accroître la participation des femmes de COCLA. Cela s’explique par les valeurs que le réseau du commerce équitable véhicule, lesquelles sont rarement présentes dans celui du commerce conventionnel. L’initiative d’Allegro témoigne de la considération d’équité que partagent certains acteurs du réseau équitable. De plus, toutes les visites occasionnées par le réseau équitable ont une incidence certaine et favorisent l’ouverture, l’échange et la réf lexion sur différents thèmes, dont la conception des rapports sociaux de sexe. En conclusion, bien que sur papier, le discours et la philosophie du commerce équitable accordent de l’importance à la non-discrimination envers les femmes, la FLO, l’acteur qui nous apparaissait à première vue avoir le plus gros potentiel pour encourager la participation féminine, fait finalement peu d’efforts pour appliquer le critère en question. D’abord, la formulation dudit critère porte à interprétation. Ensuite, la recherche que nous avons effectuée révèle que, officiellement, la FLO ne joue pas un très grand rôle pour promouvoir la participation des femmes. Alors qu’elle est très stricte sur l’application des autres critères, elle semble appliquer les exigences relatives à la non-discrimination entre les sexes de manière vague et arbitraire. Pourquoi s’attarde-t-on encore à une foule de critères, comme l’environnement et l’éducation des enfants, tout en délaissant celui de l’équité hommes-femmes ? Certaines conditions claires pourraient très bien être exigées pour faciliter l’intégration des femmes. Par exemple, comme étape initiale, les comités de femmes pourraient être obligatoires dans les coopératives pour l’obtention de la certification. Ensuite, après une certaine période de temps, la FLO pourrait exiger qu’une partie de la prime sociale soit dirigée à ces comités ou encore qu’une partie du café équitable soit vendue par leur intermédiaire. Enfin, la FLO pourrait exiger que les femmes reçoivent certaines formations qui leur permettraient, à moyen terme, d’intégrer la coopérative aux côtés de leur mari. Il faut comprendre que l’exigence de la non-discrimination entre les sexes de FLO est dite progressive. Ce faisant, dans une optique d’équité, le but ultime devrait être l’adhésion des deux conjoints à la coopérative. Les femmes pourraient alors, au même titre que les hommes, accéder aux prises de décision par leur droit de vote et de parole, occuper des postes au sein de l’exécutif et participer aux diverses formations. La FLO gagnerait à adopter une politique claire et stricte en matière de rapports sociaux de sexe afin d’inclure de manière active les femmes au sein de son grand projet de développement durable, puisque les groupes qui ont souffert de marginalisation séculaire, comme les femmes paysannes, requièrent une politique ferme et des efforts spécifiques pour combattre la tendance intériorisée à l’automarginalisation et à l’acceptation passive. Ainsi, le commerce équitable peut aider à tendre vers l’égalité entre les sexes, mais pour être considéré comme outil de développement durable, cet objectif d’égalité devrait être intégré de manière officielle dans ses buts et dans son fonctionnement. [1] Oxfam, cité dans CLARK CARPENTER, 2000 : 9 [2] RURAL WOMEN RESEARCH TEAM, 1997 : 231- 235 [3] DEERE ET LEONE, 1998:11 [4] FAO, 2005 : 8 [5] traduction libre, FLO, 2003 :4 L’article est effectivement très intéressant. Bravo. Jérémie : quelle est l’organisation dont vous parlez ?

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