Libre échange Europe-Afrique ; Moins de 70 jours pour signer

« Ici beaucoup de jeunes abandonnent l’activité agricole parce qu’ils ne peuvent pas vendre leurs produits », raconte Mamadou Cissokho un paysan du Sénégal. Lui-même affirme qu’il a de plus en plus de difficulté à écouler ses surplus de céréales et de noix. « On doit faire face à beaucoup de compétition de la part des agriculteurs européens […] et les paysans eux-mêmes, étant donné qu’ils ne produisent plus beaucoup et qu’ils n’ont plus beaucoup de revenus, commencent à manger des produits importés. Donc la situation devient une calamité. » Comme plusieurs paysans africains, il craint le résultat des négociations entre son gouvernement et l’Union européenne qui visent à ouvrir le marché africain aux produits de l’Europe. C’est notamment pour cette raison qu’il milite au sein d’un regroupement d’associations paysannes. Ces organisations promettent d’être à Cotonou à la fin du mois pour protester contre les termes de l’entente. L’Union européenne propose des accords de partenariat économique qui mèneront au libre-échange d’ici 2020. Ce qui laisse 12 ans aux Africains pour préparer leurs entreprises à entrer en compétition avec leurs anciennes métropoles. Selon Mamadou Cissokho, c’est mission impossible : l’écart entre les deux économies est trop grand. « Il y a communément dans nos pays ce qu’on appelle les marchés hebdomadaires. Dans ces marchés, il n’y a pas d’infrastructures. La plupart des produits agricoles sont posés sur le sol. Donc, on n’a pas de hangars, on n’a pas de magasins de froid pour mettre les légumes, pour mettre les fruits et des frigos pour mettre la viande, le poisson. Les Européens, eux, ont des systèmes de magasins. Ils ont des silos, par exemple, pour mettre les céréales. » De l’autre côté de la Méditerranée, l’Union européenne voit les accords comme un outil de développement. « C’est une chance unique de favoriser l’intégration régionale », explique Amadeu Altafaj porte-parole à la Commission européenne. « À côté de cela, nous avons des investissements d’aide importants liés au développement des infrastructures, puisque si on veut qu’il y ait de vrais marchés régionaux, il faut qu’il y ait des infrastructures de base. Ces accords font partie d’une démarche beaucoup plus vaste pour aider l’Afrique à se vertébrer. » Pour les Européens, les efforts du passé afin d’aider les États pauvres ont échoué. Ils veulent maintenant une approche plus néolibérale pour stimuler l’économie africaine. La Commission se fait rassurante. « Ce sont des négociations qui sont complexes. On se penche produit par produit, secteur par secteur, pays par pays, pour éviter qu’il y ait des secousses dans des équilibres qui sont précaires », assure Amadeu Altafaj. Dans les années 1970, Bruxelles avait signé une entente qui permettait aux Africains d’exporter en Europe plusieurs produits sans payer de taxes de douane. À l’inverse, les exportations européennes étaient taxées en terre africaine. Or, cet arrangement entrait en conflit avec la philosophie de l’Organisation mondiale du commerce qui favorise la réciprocité entre les États. La nouvelle entente cherche à rétablir l’équilibre à l’intérieur du pacte. Mais les analystes doutent que les négociations soient justes. « C’est difficile d’imaginer que les blocs constitués des pays africains soient capables de négocier d’égal à égal avec la puissance européenne », analyse Guy Debailleul, professeur du département d’économie agroalimentaire de l’Université Laval. Il soupçonne Bruxelles de promettre d’importantes sommes d’aide au développement pour inciter les dirigeants africains à signer un pacte qui leur nuira au bout du compte. Mais dans les faits, les gouvernements signeront un accord avant le premier janvier 2008, peu importe si l’entente et les négociations sont justes… à moins que la société civile africaine réussisse à faire reculer ses dirigeants.

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