L’industrie aéronautique devant les aléas de la mondialisation

Le dragon chinois veut voler de ses propres ailes. Finie l’époque où l’empire du Milieu passait des commandes par centaines aux grands constructeurs européens et américains sans rien obtenir en retour. Les Chinois savent négocier et connaissent parfaitement le rôle stratégique qu’ils occupent dans les plans de croissance des Airbus et Boeing de ce monde. Oui, nous verserons des milliards en échange de puissants aéronefs, disent-ils, mais ceux-ci devront être en partie assemblés en Chine. La porte à ce transfert d’activité a été ouverte par le pdg d’Airbus, Louis Gallois, qui a dit envisager la délocalisation d’une partie de la production de l’Airbus A-320 en Chine si elle continue de garnir son carnet de commandes dans le futur. « Ça, c’est quelque chose de vraiment nouveau dans le domaine de l’aéronautique », soutient Vincent Frigant, spécialiste de l’aéronautique au Groupe de recherches économiques et sociales à l’Université Bordeaux 4. Et la colère monte en Europe. Ce précédent inquiète les syndicats, même si la capacité de production transférée en Chine sera minime. L’usine, située à 100 Km de Pékin, assemblera tout au plus quatre A-320 par année. Mais les Chinois pourraient bien y prendre goût et vouloir développer leurs propres constructeurs, craignent les syndicats. De la concurrence au Sud Les géants de l’aéronautique ne sont plus seuls au Nord. Le Brésil a investi massivement dans son industrie aéronautique. Résultat : son fleuron Embraer ne se contente plus de gêner son concurrent Bombardier aéronautique. Les deux entreprises se retrouvent nez à nez, selon Isabelle Dostaler, directrice du programme de MBA en aéronautique à l’école John Molson de l’Université Concordia. « Il s’agit d’un concurrent de taille pour Bombardier, poursuit-elle. Leur structure de coûts est beaucoup moins élevée. » L’enfant chéri du Québec inc. n’a plus le choix : il doit recourir à la sous-traitance dans les pays du Sud pour réduire ses frais d’exploitation. Mai 2006, Bombardier aéronautique ouvrait une première usine à Queretaro au Mexique pour produire des harnais électriques destinés à ses célèbres avions régionaux. Pierre Beaudouin, le pdg de la division aéronautique de la multinationale québécoise, ne s’en cache pas : il aura recours à des délocalisations de ce type à l’avenir. Une perspective qui n’est pas sans faire réagir David Chartrand, président de la section locale 7112 de l’Association internationale des machinistes et des travailleurs et travailleuses de l’aérospatiale. « On a commencé au Québec à délocaliser les emplois qui nécessitaient une moins grande technologie, comme dans le textile, et là on monte de plus en plus. Ce sont maintenant les hautes technologies qui sont menacées », déplore-t-il. Le syndicaliste reconnaît que l’entreprise n’a guère le choix de faire appel à de la main-d’œuvre bon marché pour demeurer concurrente, mais il dénonce du même souffle le manque de législation en la matière. « Je suis prêt à accepter une usine au Mexique, mais pourvu que nous ayons des garanties pour un minimum d’emplois de qualités maintenus au Québec. Ce n’est pas le cas en ce moment. » Il cite en exemple l’Allemagne, où les subventions octroyées au domaine de l’aéronautique sont conditionnelles à des garanties de remboursement de prêts et des obligations à maintenir des usines au pays. Au Québec, selon David Chartrand, Bombardier s’engage tout au plus à maintenir l’assemblage final dans la province, sans chiffrer le nombre d’emplois ou d’usines. Une embellie pour le Québec ? De là à dire que l’industrie québécoise de l’aéronautique est menacée, il y a un pas que n’est pas prête à franchir Isabelle Dostaler de l’Université Concordia. « La mondialisation offre avant tout des perspectives à nos entreprises d’ici. La délocalisation touche surtout les emplois plus simples. Pendant ce temps, nous avons de la difficulté à pourvoir les postes de travailleurs spécialisés dans les usines. » Preuve de cette rareté, le Collège de Saint-Hubert reçoit année après année des plaintes venant d’une industrie aéronautique en manque de diplômés compétents. À Trois-Rivières, le 13 décembre, la totalité des finissants issus d’une formation en montage mécanique et de structures aéronautique a trouvé un emploi le jour même de leur collation des grades. En Mauricie, on explique ce taux de placement parfait par la croissance soutenue de l’aérospatiale au Québec depuis 2004. Et on rappelle que cette industrie est avant tout cyclique… Après le marasme qui a suivi les attentats du 11 septembre, l’industrie aéronautique québécoise reprend son envol. La Chine pose ses conditions L’économie chinoise, elle, ne montre toutefois aucun signe d’essoufflement ou de croissance cyclique… À un point tel que son secteur de l’aérospatiale pourrait bien venir jouer dans les plates-bandes de Bombardier, selon Jacques Roy, économiste spécialisé en aéronautique à HEC Montréal. « On ne fabrique pas que des t-shirts en Chine ! » lance-t-il en riant. « La Chine possède déjà ses usines de composantes, mais elle veut développer ses propres constructeurs maintenant. » Une menace à peine voilée pour le constructeur québécois, selon Jacques Roy. « La Chine envisage en ce moment des partenariats avec Embraer… », laisse-t-il tomber. Un paradoxe. Alors que le plus grand potentiel de croissance pour Bombardier se trouve sur le marché asiatique, l’avionneur devra accepter d’y perdre des plumes pour y faire sa niche. « La Chine voudra avoir une partie des retombées économiques des contrats signés avec Bombardier », prédit Jacques Roy. Numéro deux mondial après l’européen Airbus, Boeing ne semble pas prêt quant à lui à céder un pouce de terrain aux dirigeants chinois. Le constructeur américain fait preuve « d’une stratégie beaucoup plus prudente envers la Chine », commente Vincent Frigant de l’Université Bordeaux 4. Boeing s’est jusqu’ici refusé de tendre la main au pays communiste en lui promettant des usines d’assemblage. Mais l’avionneur américain devra bientôt mettre ses cartes sur table. Hu Jintao a accentué la pression lors d’une visite officielle au pays de l’Oncle Sam en avril. Il s’est même rendu directement devant les employés de Boeing, pour leur annoncer que la Chine prévoyait leur commander 2000 avions d’ici 2020…

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