Pendant cent ans, un no man’s land au cœur de l’Europe

La collection du musée d’histoire locale de Kelmis ne ressemble pas aux milliers d’autres sites de ce type. Bien sûr, on y trouve des outils historiques, déterrés lors des fouilles dans cette commune germanophone de l’extrême est de la Belgique. Mais certaines vitrines montrent des objets moins attendus : la couverture du livre « Projet d’un Etat espérantiste indépendant, réalisable en six mois », la partition d’« Amikayo », destiné à devenir l’hymne national de cet État, des pièces de monnaie frappées au dicton de « prospérer sous la double protection de la Prusse et de la Belgique ». L’origine de toutes ces curiosités ? La création en 1816 de « Moresnet neutre » sur le territoire qui correspond aujourd’hui à la commune de Kelmis. Après la chute de l’Empire français de Napoléon et le nouveau tracement des frontières européennes, les communes de Gemmenich et de Moresnet n’appartiennent plus à un État. La Prusse et les Pays-Bas ne parviennent pas à s’accorder sur le tracé exact de leur nouvelle frontière commune. C’est une mine calaminaire à Moresnet qui est à l’origine des querelles. Les pays voisins veulent en effet s’approprier tous les deux ces ressources qui, après transformation, assurent 30 pour cent de la consommation européenne de zinc. Le métal connaîtra son essor pendant la révolution industrielle, on le verra notamment en forme de toits, crêtes et gouttières sur les bâtiments hausmanniens à Paris. Dans l’Acte final du Congrès de Vienne de 1815, on se contente alors de créer une commission mixte qui aura à arrêter le tracé final de la frontière prusso-néerlandaise. En juin 1816, au bout de six mois de négociations, le Traité des Limites divise le territoire contesté en trois parties. Sont alors créées la commune néerlandaise de Moresnet à l’occident et celle de « Moresnet prussien » à l’orient. Les 256 personnes résidant sur le triangle de 344 hectares entre les deux parties habiteront à « Moresnet neutre ». Au nord de Moresnet, la commune de Gemmenich est divisée de la même facon, mais en d’autres proportions : la plus grande partie est attribuée aux Pays-Bas, les deux autres morceaux sont incorporés respectivement à Moresnet prussien et à Moresnet neutre. Un statut juridique controversé La naissance de Moresnet neutre donne lieu à une multitude de curiosités, notamment administratives, liées au statut singulier du territoire. En effet, le statut juridique du triangle neutre était pendant longtemps contesté parmi les auteurs. Certains allaient jusqu’à l’assimiler à des républiques comme Saint-Marin et Andorre, comme le New York Times l’écrit faussement dans ses articles jusqu’à la fin du 19ème siècle (« the smallest independent State in Europe »). Ce qui est sûr, c’est que sans appartenir aux Pays-Bas (ou plus tard à la Belgique) ni à la Prusse, Moresnet neutre ne fut jamais pour autant un État indépendant. Le Traité des Limites de 1816 dispose la mise en place d’une « administration commune » et interdit l’occupation militaire par les deux puissances. Les souverains des deux puissances envoient chacun un commissaire royal, doté de pouvoirs préfectoraux, à Moresnet neutre. Jusqu’en 1847, les deux bourgmestres des communes voisines, Moresnet néerlandais et Moresnet prussien, se partagent peu ou prou la direction de l’administration communale. Un conseil municipal avec dix membres est constitué en 1854 ; à partir de 1857, on nomme régulièrement un seul bourgmestre à la tête de la commune. C’est le directeur de la « Vieille Montagne », société exploitante de la fameuse mine locale, qui occupe le premier ce poste. Cette nomination démontre bien l’importance du site où sont employés en 1857 pas moins de 1258 personnes, soit la moitié de la population, passée entre-temps de 256 à 2500 habitants. Le bourgmestre a de forts pouvoirs et peut notamment requérir la force publique des deux royaumes. Car celle de Moresnet neutre ne compte qu’une seule personne : « Ce soldat est souvent vu en tenu complet s’amusant autour d’une partie d’échecs ou de billard avec le bourgmestre », note le New York Times. Néanmoins, ce sont toujours les deux commissaires royaux qui ont le dernier mot. Tenant compte du partage de pouvoir à Moresnet neutre, l’auteur Louis Malvoz parle d’une « indivision », reprenant ainsi une proposition de Firmin Pauquet. Moresnet neutre ne fut pas non plus, comme beaucoup le pensait, sujet de droit international, les puissances voisines le considérant toutes les deux comme « partie intégrante de leur propre territoire », écrit Malvoz. Paradoxalement, ce sont ces revendications directement opposées l’une à l’autre qui neutralisent littéralement le territoire neutre. Les législations des deux puissances devaient aussi s’appliquer à Moresnet neutre, mais seulement à condition qu’elles ne se contredisent pas. Le résultat étant que la plupart des règlements légaux n’a jamais pu entrer en vigueur. A la place, c’est le code Napoléon qui reste appliqué dans cette commune qui appartenait jadis au département français de l’Ourthe. De plus, Moresnet neutre ne possédant pas de tribunal, ce sont des juges belges et allemands à Verviers et à Aix-la-Chapelle qui « durent appliquer pendant un siècle […] une législation différente de celle qu’ils appliquaient habituellement et qui avait de plus la particularité d’être celle d’un Etat qui n’existait plus ! », remarque Malvoz. « Eldorado pour des existences louches » Il va de soi que de telles ambiguïtés juridiques attiraient tous ceux qui voulaient se soustraire à la forte autorité de leur Etat. Les Pays-Bas et la Prusse ne pouvant se mettre d’accord sur le traitement des habitants de Moresnet neutre quant au service militaire, le village devient rapidement un refuge pour les ressortissants des pays limitrophes qui comptaient échapper au service militaire – du moins jusqu’en 1847. Cette année-là, la Belgique étend l’obligation de milice aux Belges résidant à l’étranger. A partir de 1875, le fait d’habiter à Moresnet neutre n’entraîne plus la perte automatique de la nationalité prussienne. Seules les familles ayant habité le territoire avant la création de Moresnet neutre et les descendants des Prussiens ayant perdu leur nationalité avant l’entrée en vigueur de la nouvelle loi échappent encore au service militaire. Moresnet neutre avait aussi une réputation d’« eldorado pour des existences louches », comme le formule un député prussien en 1909. Quatre distilleries autorisées et des distilleries illégales fournissent jusqu’à 75 cafés « neutres » – pour une population atteignant son pic à 4686 personnes en 1914 ! Il est rapporté que de grandes quantités d’alcool traversaient la frontière en contrebande, chose facilitée par le fait qu’un seul douanier patrouillait le long de la frontière. Quand, au début du 20ème siècle, une loi interdisant les jeux de hasard oblige plusieurs casinos belges à fermer, les directeurs des établissements concernés envisagent de « transformer la République de Moresnet en un deuxième Monte Carlo », écrit le New York Times en 1903. Pour l’ouverture du casino, que la Prusse tolère à condition que des négociations sur une cession du territoire neutre à la Belgique aboutissent, on voit notamment débarquer « la jeunesse dorée de Cologne ». Mais l’établissement est immédiatement refermé faute d’accord sur une éventuelle cession. Rattachement ou indépendance ? En effet, le statut de Moresnet neutre fait l’objet de pourparlers quasiment permanents entre les pays voisins à partir de 1823. Une solution semble être trouvée en 1830 : en contrepartie du rattachement d’une forêt proche à la Prusse, le territoire neutre deviendrait néerlandais. Manque de chance, la révolution belge interrompt les négociations qui ne sont reprises qu’en 1839. Elles n’aboutissent jamais, mais les habitants de Moresnet neutre ne cachent pas, dans une requête en 1897, qu’en cas de rattachement à un des deux pays, ils souhaiteraient appartenir à la Belgique qui est plus libérale que la Prusse. Cependant, il paraît que les habitants de Moresnet neutre ne sont pas mécontents de leur neutralité. Des pièces au nom de la « Commune libre de Moresnet » et d’autres à l’inscription « Vivre et prospérer sous la double protection de la Prusse et de la Belgique » apparaissent en 1848, mais sans avoir cours légal. Il en est de même pour des timbres-poste émis en 1886 par l’influent docteur Molly. Ce dernier fait progresser l’idée indépendantiste et suscite l’enthousiasme des mineurs en tissant des liens avec un fervent espérantiste parisien, le professeur Gustave Roy. Les deux hommes décident de réaliser à Moresnet neutre le projet d’une « nation universelle » rapporte le New York Times en 1908. « Proche des lignes trancontinentales des chemins de fer de Constantinople à Ostende et Londres et de Madrid à Saint-Pétersbourg », Moresnet neutre serait un bon point de départ pour « espérantiser » le monde. Le quatrième Congrès international espérantiste partage cette opinion en août 1908, baptise Moresnet neutre au nom d’Amikayo (« lieu d’amitié ») et en fait la capitale du mouvement. Les habitants d’Amikayo se mettent alors à apprendre la langue universelle. L’invasion de la Belgique par les troupes allemandes en août 1914 met brusquement fin à ces rêves. Pendant la guerre, le royaume est occupé, tout comme Moresnet neutre. Dans le Traité de Versailles de 1919, l’Allemagne « reconnaît la pleine souveraineté de la Belgique sur l’ensemble du territoire contesté de Moresnet (dit ’Moresnet neutre’) ». Ce qui reste aujourd’hui de cette curieuse histoire ? A vrai dire pas grand chose. Ca et là des plaques métalliques de l’époque, les 55 bornes en pierre marquant l’ancienne frontière, le musée d’histoire locale. Ou cette caisse d’assurance maladie qui s’appelle « Mutualité neutre ». Peut-être aussi un certain état d’esprit parmi les habitants de Kelmis. On a l’impression qu’ils sont cosmopolites, qualité plutôt rare dans une commune de 10000 habitants. Dans le bureau de presse, les gens entrent avec un « Bonjour ! » en français, prennent le quotidien allemand ’Bild’ et saluent la vendeuse en néerlandais.

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