Sotchi 2014 : les ambitions russes à l’épreuve

Venu fin avril faire un premier état des lieux à la tête d’une délégation du CIO, Jean-Claude Killy a demandé aux organisateurs russes d’éviter ces marques de suffisance, leur signifiant en des termes évidemment très diplomatiques que l’urgence était plutôt de se mettre au boulot « sans perdre une journée ». Car ce que les rédacteurs officiels ne disent pas, c’est qu’alors que tout ou presque reste à faire à Sotchi, le comité chargé de préparer ces premiers JO russes accumule déjà les déconvenues. De fait, à peine nominée, la ville russe se trouve déjà confrontée à des annonces de retards dans les travaux, à des prévisions d’explosion des budgets, et est épinglée pour les désastreuses conséquences écologiques que risquent de provoquer certains projets d’infrastructures. Loin des éloges dithyrambiques, des belles images et des chiffres flatteurs joliment compilés sur le site Internet, la seule arrivée à l’agence de tourisme de la ville, où l’on dispense plus de soupirs que d’informations, peut permettre de prendre la mesure du travail qui reste à effectuer pour faire de Sotchi une ville touristique accueillante de rang international ou, mieux encore, « surpassant les standards » comme l’a souhaité Vladmir Poutine qui n’a pas ménagé sa peine pour décrocher ces JO. Pour l’instant, la seule chose de niveau international à Sotchi ce sont les prix. Ceux des hôtels, des restaurants et autres bars, presque toujours en complet décalage avec la qualité des services et des infrastructures. Aussi somptueux qu’ils soient, les paysages montagneux plongeant dans la mer et habillés d’une très riche flore subtropicale ont été passés au traitement de choc de l’urbanisation à la soviétique. Ce qui se traduit, comme un peu partout dans l’ex-empire, par cette architecture caractéristique faite de grandes artères grossièrement pompeuses et de voies secondaires totalement négligées. Au début des années 1990 une tentative de rattrapage à la va-vite a bien été tentée à grand renforts de constructions précaires installées, le plus souvent, directement sur la plage. Le kitsch le dispute au tapageur. Sur le front de mer, la mode est ainsi aux paillotes, aux fausses statuettes « à la romaine » et aux vitres colorées, le tout associé aux inévitables publicités pour Pepsi ou des bières locales qui affichent leurs couleurs criardes jusque sur les toits. A 60 km de là, reliée par une belle route qui longe d’ailleurs un grand aéroport désert (seulement ouvert pour l’instant lors de l’accueil des délégations du CIO, les autres devant se contenter d’une construction branlante) se trouve Krasnaya Polyana. C’est cette petite station de montagne ancrée dans un paysage grandiose qui doit accueillir la majeure partie des épreuves olympiques.
Là aussi le spectacle est étonnant. A part un grand hôtel et quelques résidences d’oligarques, la station ressemble à n’importe quelle petite ville d’altitude caucasienne avec ses fragiles petites maisons de bois aux toits de tôle. Seule une impressionnante flotte d’hélicoptères flanqués du logo de Gazprom stationnée sur l’aérodrome vient trahir une quelconque agitation. Le journal russe Védomosti n’a d’ailleurs pas manqué d’ironiser sur le fait qu’il « n’y a pas grand chose à voir » à Krasnaya Polyana et que ce sont surtout des maquettes que la délégation du CIO a eu le loisir d’observer lors de sa visite dans la station. Mais pour le gouvernement, l’ampleur de la tâche est un problème secondaire au vu du prestige international qu’il entend tirer de l’organisation de ces Jeux. Moscou a donc mis les grands moyens et annoncé le déblocage de dizaines de milliards d’euros, qui promettent déjà de faire de Sotchi les JO les plus chers de tous les temps. Le gouvernement n’a pas hésité à passer outre des règles de protection de la réserve naturelle qui accueille le futur site olympique, ni à faire voter une loi pour faciliter l’expropriation de tous ceux qui ont la malchance de vivre où les futures installations sont prévues. Autant d’oukazes qui suscitent des manifestations d’humeurs que l’on ne connaissait plus guère en Russie. Mais techniquement, l’affaire se révèle difficile. Où loger et nourrir 100 000 ouvriers nécessaires, comment faire venir les matières premières… autant de questions auxquelles les autorités russes peinent pour l’instant à donner des réponses. A 2000 km de là, dans la capitale russe, deux jeunes s’amusent de la situation : « A Sotchi, Poutine & Cie veulent refaire au monde le coup des villages Potemkine » [1]. Une « zone grise » à 10 km des installations olympiques En choisissant Sotchi pour organiser les JO de 2014, le CIO a fait un pari risqué car cette ville voisine de seulement quelques kilomètres avec l’une des zones les plus instables d’Europe, l’Abkhazie. Connue sous l’URSS comme la perle de la mer Noire, l’Abkhazie a fait sécession de la Géorgie après une guerre très dure en 1992-1993, en réaction notamment à la politique du président géorgien de l’époque, un ultranationaliste qui, en supprimant toute autonomie politique et culturelle à cette région, exacerba des tensions déjà vives. Avec le soutien discret de la Russie, les Abkhazes, bien que moins nombreux que les Géorgiens sur ce territoire, parvinrent alors à prendre le dessus. 10 000 morts et 200 000 réfugiés plus tard, la situation est totalement bloquée et aucune solution négociée ne semble poindre à l’horizon. La Russie maintient cette région sous perfusion économique et y entretient une « force de maintien de la paix » des plus partiales, utilisant l’Abkhazie comme un moyen de pression face à une Géorgie beaucoup trop pro-occidentale à son goût. Les multiples « plans de réconciliation » proposés par les autorités géorgiennes actuelles se heurtent toujours à la même fin de non-recevoir. Le cas de l’Abkhazie, qui donne déjà des sueurs froides aux diplomates occidentaux, va trouver une résonance d’autant plus forte que les JO se dérouleront à quelques encablures de là. [1] Lors d’un voyage de la tsarine Catherine II en 1787 dans les territoires du sud de la Russie, son ministre Potemkine aurait fait construire sur tout le parcours de charmants villages, trompant ainsi le cortège impérial sur l’Etat de l’Empire. L’expression désigne aujourd’hui des opérations de propagande visant à tromper l’opinion.

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